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LE CHRIST ET L'HOMME COSMIQUE
Acheminement vers l'accomplissement de l'Homme cosmique en Occident

LE CHRIST ET L'HOMME COSMIQUE

LE CHRIST ET L'HOMME COSMIQUE

Jean Bouchart d’Orval

Janvier 2026

L’effondrement d’un monde, les derniers soubresauts d’une civilisation peut sembler un grand malheur. C’est pourtant la grande chance de notre monde. Cela représente en fait une porte grande ouverte sur ce que toutes les générations précédentes, sans trop savoir pourquoi, ont souhaité mais n’ont jamais pu vivre. Cette grâce dont les dieux nous font cadeau, il convient de ne pas la laisser passer.

LE CHRIST : L’ACCOMPLISSEMENT DE L’HOMME COSMIQUE

Toutes nos vies et leur succession ne sont finalement rien d’autre qu’un acheminement vers la réalisation et l’accomplissement de l’Homme cosmique. Lorsque cet acheminement devient conscient, il s’accélère de façon prodigieuse.

Qu’est-ce que l’Homme cosmique ? Il est notre nature véritable, pure Lumière consciente, omniprésente, non localisable, intemporelle, au-delà de l’existence et de la non-existence. L’Homme cosmique est l’Inconcevable et tant qu’ils ne le pressentent pas directement les êtres humains souffrent. L’expression « Homme cosmique » est plus appropriée et concrète que le mot « Dieu » utilisé de façon si abusive par les religions occidentales, au point d’accentuer l’ignorance des êtres humains peu curieux d’enquêter profondément sur leur propre nature véritable et se poser les questions fondamentales. Car l’Homme cosmique, c’est ce que nous sommes, non pas l’homme localisé dans l’espace et le temps que nous avons créé tôt dans notre vie, ce ramassis d’images que nous croyons être.

La notion d’Homme cosmique est apparue très tôt en Inde : dès l’époque védique, qui remonte à environ 4000 ou 5000 ans. À la même époque, l’Égypte ancienne, dès l’Ancien Empire, vivait d’une spiritualité profonde, l’acheminement vers l’Homme royal, ou Homme cosmique : c’était d’ailleurs là le fondement de cette civilisation théocratique dans laquelle vécurent en harmonie les habitants du pays du Nil de toutes conditions pendant des milliers d’années. L’Inde traditionnelle l’a exprimé dans des révélations (d’abord orales, puis consignées à l’écrit) regorgeant de métaphores. Puis, avec les Upaniṣads, la transmission s’est faite de façon plus explicite. En Égypte, une telle transmission plus explicite existait, mais dans le secret des initiations secrètes des temples pour qui s’en montrait digne. On note un peu partout sur terre une ouverture progressive vers une transmission plus explicite à travers les siècles et les millénaires avant notre ère.

En Occident, l’enseignement du Christ marqua l’accomplissement de ce qui s’acheminait en Égypte pharaonique à travers les grandes ères zodiacales des Gémeaux, du Taureau, du Bélier et du Poisson. Nous y reviendrons plus loin. Mais partout et à toutes les époques, cette transmission de la Connaissance fut toujours l’affaire d’une poignée d’êtres profondément bouleversés par l’Inconcevable au point de n’avoir plus aucun doute d’être cette unique Réalité, ce Un (le tad ekam des hymnes védiques) : l’Inconcevable, l’Homme cosmique, l’Homme royal.

Voyons d’abord un peu ce qu’en dit l’Inde traditionnelle la plus ancienne. Pour les poètes védiques, dès le départ il fut clair que l’homme, l’univers et la puissance qui l’a mis en branle sont une seule et même Réalité. L’homme n’est pas une simple « créature », une créature séparée qui naît, meurt et dépend du bon vouloir d’un Dieu extérieure condescendant qu’il doit adorer et servir sous peine de damnation éternelle. C’est pourquoi l’un des hymnes les plus célèbres du ṚgVeda, un hymne que tout brahmane qui se respecte connaît par cœur, parle de l’Homme (puruṣa) réel, c’est-à-dire l’Homme cosmique, en des termes incompréhensibles pour les tenants des trois religions occidentales. Alors que depuis la Renaissance et l’humanisme, la civilisation occidentale pose l’être humain individuel au centre de tout, pour les sages et poètes védiques il s’agit plutôt de l’homme dans sa pleine et entière réalité, et cela n’a rien de personnel[1]. L’Homme cosmique est réel, c’est notre nature véritable maintenant et à jamais, alors que l’homme individuel est un ramassis d’images, une histoire que nous nous racontons, un peu comme le personnage que nous croyons être dans l’état de rêve. La seule réalité est l’Homme cosmique.

L’homme n’est pas une partie de l’univers, il est l’Homme vrai, le Puruṣa, l’Homme cosmique, l’Homme réel. L’autre, celui que les documentaires télévisés décrivent comme une infime partie d’un univers aux dimensions inimaginables, est un imaginaire, une convention pratique pour la vie relative de tous les jours. On décrit parfois cet homme comme retenu dans une prison de laquelle il doit se libérer. Mais de quoi parle-t-on ? Qui au juste doit se libérer et de quoi ? Tout cela est une fantasmagorie, un mauvais rêve. La plupart des êtres humains vivent comme un millionnaire qui l’a complètement oublié et vit comme un mendiant. Il y a l’Homme, l’Unique, l’Inconcevable, point à la ligne : tout ce qui semble être « autre » est une histoire, mais cette histoire aussi c’est encore l’Homme. Dans le rêve, il n’y a que le rêveur ; tout ce qui semble être autre est une histoire qui n’a d’autre réalité que la conscience du rêveur. Voilà ce que proclament les hymnes védiques. Lorsque l’homme abdique sa nature personnelle illusoire, il réalise qu’il n’est rien de moins que l’Homme cosmique. C’est d’ailleurs là le sens véritable de tous les rituels sacrificiels de toutes les traditions spirituelles, y compris la messe dans la tradition chrétienne : sacrifier de ce que nous ne sommes pas en faveur de ce que nous sommes vraiment.

En vérité, seul le Soi (ātman) était au début sous forme d’Homme cosmique (puruṣa). Ayant regardé tout autour, il ne vit rien d’autre que lui-même. Il formula d’abord : «Je suis !» De là vient le nom «je». Et de là vient que quelqu’un qu’on appelle répond d’abord «c’est moi !» et seulement ensuite décline le nom qui est le sien propre.

ṚgVeda I, 4, 1

Au-delà du grand (Soi), il y a le non manifesté et au-delà du non manifesté il y a l’Homme cosmique (puruṣa). Au-delà de l’Homme cosmique, il n’y a rien : il est le terme, la destination suprême.

Kaṭha Upaniṣad 3, 11

Cet Homme cosmique (puruṣa) qui demeure éveillé dans ceux qui dorment et façonne désir après désir, c’est cela qui est pur, c’est cela qui est Brahman, c’est vraiment cela qu’on appelle immortel ! C’est sur Lui que tous les univers s’appuient ; personne en vérité ne va au-delà de Cela. Ceci en vérité est Cela !

Kaṭha Upaniṣad 5, 8

Je connais cet Homme suprême (puruṣa), comme un Soleil au-delà des ténèbres. Celui qui l’a reconnu passe au-delà de la mort ; on ne connaît aucun autre chemin pour y aller.

Śvetāśvatara Upaniṣad III, 8

La Bhagavad Gītā consacre un chapitre entier à l’Homme cosmique.

Comme Je suis au-delà du destructible et que Je transcende même l’indestructible, Je suis donc connu dans la manifestation et dans le Veda comme l’Homme cosmique.

Celui qui n’est pas dupe et Me connaît comme l’Homme cosmique, celui-là connaît tout et Me vénère de tout son être, ô Bhārata.

Bhagavad Gītā XV, 18-19

Revenons un peu à l’Occident. Quoi qu’on ait pu dire, l’Égypte ancienne y demeure la mère de toute la mouvance spirituelle. Une étude sérieuse et désencombrée des grossiers préjugés modernes, qui trouvent beaucoup leur source dans ce que les Juifs prétendent depuis environ 2600 ans, on réalise à quel point les grands sages et prophètes égyptiens avaient tout dit et annoncé sous forme symbolique et cryptée depuis 5000 ans. Le mythe théologique qu’ils ont mis de l’avant contenait déjà tout dès le début et annonçait l’Homme cosmique. Ce mythe central était destiné à tous et l’enseignement explicite se donnait dans le secret des temples à une poignée d’élus qualifiés pour recevoir ce qu’on appelle l’initiation. Les grandes époques de l’histoire de l’empire pharaonique ont vu certains changements dans le culte, la langue, l’architecture et dans l’accent mis sur telles ou telles divinités. Il ne s’agissait jamais de caprices ou de luttes de pouvoir entre diverses factions du clergé; cela reflétait simplement les caractéristiques des diverses ères zodiacales. Sans entrer dans les détails, fascinants mais qui déborderaient l’ampleur de ce présent texte, qu’il suffise de dire que ces moments charnières furent les Ve et VIe dynasties (Ancien Empire), les XIe et XIIe dynasties (Moyen Empire), les XVIIIe et XIXe dynasties (Nouvel Empire), et les XVe et XVIe dynasties sous les Ptolémées.

Ces remaniements et adaptations de l’enseignement extérieur ne modifiaient en rien le fond de la mythologie : ils ont reflété les caractéristiques particulières de chaque période et on peut voir que dès le début les grands sages avaient vu très loin, ils savaient. On distingue clairement l’évolution du mythe vers l’accomplissement de l’Homme cosmique. Non qu’il n’y ait pas eu depuis le début des sages et des prophètes incarnant cet Homme cosmique, mais l’évolution mythologique refléta l’évolution à l’intérieur de chacun d’entre nous. L’avènement du Christ souligna le plein accomplissement et l’enseignement passa de la mythologie et d’éléments cryptiques à une révélation ouverte et plus directe pour tous, du moins tous ceux qui « ont des oreilles pour entendre ». La notion de Père, de Fils et d’Esprit saint se retrouvait dès le début de l’Empire pharaonique. Le Père représente l’Absolu, l’Esprit saint est le germe, le Verbe, le ferment qui fait surgir le Fils, ce même Absolu pleinement incarné et réalisé sur terre, l’Homme cosmique de l’Inde traditionnelle, l’Homme royal de l’ancienne Égypte. Tel est le fondement de la notion chrétienne de Sainte Trinité. Dans le mythe d’Osiris, d’Isis et de Horus, celui-ci représente l’homme royal accompli. Quant à la Vierge, elle est bien présente en Égypte ancienne, qu’elle ait le nom de Hathor (littéralement « le réceptacle de Horus »), Isis ou autre. La « résurrection » de Jésus est à l’image de celle d’Osiris.

Il convient ici de nous pencher un peu sur un fait important de la vie de Jésus que les évangiles ont complètement passé sous silence. On mentionne qu’il arriva en Égypte encore bébé et ne réapparut en Palestine qu’au moins vingt-cinq ans plus tard. Il est raisonnable de penser qu’il y demeura tout ce temps. Qu’y fit-il donc alors ? Lorsqu’il se manifesta en Galilée, il montra immédiatement être le Christ incarné, l’Homme cosmique. N’est-il pas raisonnable, plausible et même très probable que Jésus fut initié dans les temples égyptiens et mis au contact de l’enseignement des sages ? D’autant plus que l’enseignement du Christ détonne profondément par rapport au dieu infantile, irascible, vengeur et violent de l’Ancien Testament. Jésus a tout simplement habillé un peu son discours pour l’adapter à l’environnement dans lequel il se manifesta, celui de la religion juive.

D’autre part, le rapprochement peut aussi être fait avec la transmission authentique de cette Connaissance dans les quatre premiers siècles qui ont suivi, transmission qui s’est faite en Haute-Égypte, avec les anachorètes, les premières abbayes chrétiennes, les Pères du désert. C’est d’ailleurs dans le désert de Haute-Égypte, à Nag Hammadi, qu’on découvrit, en 1945, des textes fondamentaux rédigés en langue copte au IVe siècle et non altérés depuis, des textes qui tranchent souvent radicalement avec ce que racontent les évangiles canoniques. L’Évangile de Thomas constitue certes le plus remarquable de ces textes et est en parfaite harmonie avec toute la spiritualité profonde l’Orient. Absolument rien à voir avec le prophétisme juif ! D’autre part de très nombreux éléments (objets, rituels, etc.) de la liturgie catholique qui ont encore cours aujourd’hui ont leur origine dans l’ancienne Égypte.

La parole évangélique authentique, celle qui n’a pas été dénaturée par ceux qui ont créé et perpétué la religion que nous connaissons, avec ses dogmes infantiles, ses assertions absurdes, sa vision d’un dieu séparé de l’homme qui récompense et punit, cette parole évangélique pure et originelle demeure inégalée en Occident et rayonne comme un véritable aboutissement, comme nous le disions, un couronnement de ce qui s’acheminait depuis des milliers d’années en ancienne Égypte de façon symbolique dans leur géométrie sacrée et de façon hermétique dans le secret des temples.

Léon Tolstoï, grand pourfendeur de tout ce qu’il y avait de faux et d’hypocrite dans la religion officielle de son temps, eut, dans la dernière période d’une vie bien remplie, avait une révérence fort bien sentie et des paroles merveilleuses envers les évangiles, lorsqu’ils sont vécus. Il avançait volontiers qu’ils sont de nature à renouveler la terre, ajoutant que la force d’une révolution ne réside pas dans la violence de ses moyens, mais dans la profondeur de ses vues.

Ce qui est authentique dans les évangiles, on peut le sentir soi-même directement sans aucune exégèse, simplement en la lisant avec un cœur pur et un esprit clair et désencombré, dans une méditation simple et profonde. D’autre part, l’évangile de Thomas possède, entre autres mérites, celui de corroborer ce ressenti intérieur. On n’y lit pas de récits de miracles, aucune référence à un quelconque « peuple élu », une race choisie pour dominer la terre (cette infâme bêtise sans nom qui continue encore aujourd’hui de générer et justifier les pires crimes contre l’humanité), pas de récits de fin des temps (dans cet évangile,  le Christ ramène constamment notre attention à ce qui est ici et maintenant), aucun récit de crucifixion et de résurrection d’un cadavre, on n’y trouve que pure Connaissance. De plus, cet enseignement est en superbe résonance avec ce que l’Inde, le taoïsme et tout ce que l’Orient nous a légué de plus authentiquent.

Il n’est pas du tout anecdotique ou anodin que Jésus ait pourfendu de façon si véhémente les prêtres, les lévitiques et pharisiens de son époque : c’est que son enseignement n’avait rien à voir avec la religion juive qui avait cours alors et qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Les pharisiens et les scribes ont pris les clés de la connaissance et les ont cachées. Ils ne sont pas entré et en ont empêché ceux qui le voulaient.

Évangile de Thomas 39

Malheureux pharisiens ! Ils ressemblent à un chien couché dans la mangeoire des bœufs : il ne mange pas ni ne laisse les bœufs manger.

Évangile de Thomas 102

Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux par dehors, mais qui, au-dedans sont remplis d'ossements de morts et de toute impureté.

Évangile de Matthieu 23, 27

Voilà pourquoi j’affirme que notre tradition spirituelle occidentale est fondamentalement égypto-chrétienne et non judéo-chrétienne.

Cela dit, la religion catholique, comme toutes les religions extérieures, n’a pas à disparaître entièrement, même si elle mériterait un très sérieux rafraîchissement et un véritable retour aux sources. De tout temps et dans toutes les contrées, y compris en ancienne Égypte, il y exista toujours deux voies de salut : la voie extérieure pour le grand nombre et la voie intérieure pour le petit nombre. La voie extérieure est celle des mythes, des légendes, des rituels et de ce qu’on appelle généralement le « foi » au sens de croyance, mauvaise traduction de fides. En Égypte, c’était la voie dite d’Osiris, celle qui parlait de jugement des morts et de réincarnation. La voie intérieure est celle des authentiques mystiques, de ceux qui ont été profondément bouleversés par l’évidence de leur nature véritable en tant que pure Lumière consciente. C’est la voie de la véritable fides, qui n’est pas une croyance, mais une confiance, une évidence, une certitude. En Égypte, c’était la voie dite de Horus, dont la figure annonçait déjà celle du Christ en tant qu’Homme cosmique né d’une Vierge (Isis). Soit dit en passant, Maître Eckart a merveilleusement bien expliqué dans ses fameux sermons cette notion de Vierge, son sens véritable. Quoi qu’il en soit, la religion fut longtemps, particulièrement au Moyen Âge européen, un ferment d’union des peuples et une sorte de garant de l’ordre public, d’où la collaboration avec les pouvoirs temporels.

Voici les paroles secrètes que Jésus Vivant a prononcées et qu’a transcrites Didyme Judas Thomas.

Jésus a dit : « Celui qui découvrira le sens de ces paroles ne goûtera pas à la mort. »

Jésus a dit : « Que celui qui cherche n’arrête pas de chercher, jusqu’à ce qu’il trouve. Quand il aura trouvé, il sera bouleversé et, étant bouleversé, il sera émerveillé et il régnera sur le Tout. »

Jésus a dit : « Si vos guides vous disent que le Royaume est dans le ciel, alors les oiseaux du ciel vous devanceront. S’ils vous disent qu’il est dans la mer, alors les poissons vous devanceront. Mais le Royaume est en vous et hors de vous. Quand vous vous serez connu, alors vous serez ce qui est connu et vous saurez que vous êtes les enfants du Père Vivant. Mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté, vous êtes la pauvreté. »

Évangile de Thomas 1-3

[1] Associer cet hymne à la forme d’humanisme qui flatte tant l’orgueil des intellectuels occidentaux depuis des siècles serait retomber dans la même erreur que Jean-Paul Sartre, qui, n’ayant pas compris grand-chose à l’enseignement de Martin Heidegger, répandit une pensée sans lumière qui entraîna toute une génération d’intellectuels français dans d’épais brouillards. Heidegger a toujours parlé de l’Être, alors que Sartre pensait à un « étant », à l’homme individuel, la créature fictive que la plupart des êtres humains croient être.

Illustration : L’Homme cosmique d’après Hildegard von Bingen.

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