• Le Yogasūtra de Patañjali

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    L’exploration joyeuse de la réalité

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    Parmi les innombrables textes spirituels produits par l’Inde au fil des millénaires, peu ont atteint la notoriété du Yogasūtra de Patañjali, mais peu ont été autant récupérés pour lui faire dire autre chose que ce que son auteur a vraiment exprimé. Cela tient en partie au laconisme du genre littéraire sūtra et au manque de documents historiques pouvant nous éclairer sur ses origines et sa composition. Mais il y a surtout le désir, avoué ou non, de la pléthore de ses commentateurs —anciens et modernes, indiens et occidentaux— de plier ce respecté texte à leur idéologie: quoi de mieux qu’un recueil d’aphorismes au style télégraphique composé à une date incertaine par un auteur inconnu et transmis de manière parfois douteuse à travers les siècles?

    Le genre littéraire sūtra, porté quelques siècles auparavant à son summum dans l’
    Aṣṭādyāyī, la grammaire de Pāṇini, marque toujours les textes inauguraux d’une tradition ou d’une ligne de pensée, ce que confirme d’ailleurs le choix de mots de la phrase inaugurale du recueil d’aphorismes. Le Yogasūtra est le premier texte en sanskrit sur le yoga, mais on peut raisonnablement penser qu’il y eut une version plus originale écrite dans un sanskrit mêlé aux langues parlées à l’époque (les prakrits) et certainement qu’il y eut à l’origine une longue transmission orale.

    La période la plus probable de la composition du Yogasūtra original est le I
    er siècle de notre ère, mais cette date est extrêmement approximative. D’autre part, on ne sait strictement rien sur son auteur. La seule chose dont on peut être sûr, c’est qu’il ne s’agit pas du grammairien Patañjali, l’auteur du célèbre Mahābhāṣya, le grand commentaire sur la grammaire de Pāṇini. Ce Patañjali-là semble avoir vécu autour du IIe siècle avant notre ère, alors que le Patañjali du Yogasūtra est peut-être un personnage inventé par des brahmanes plusieurs siècles plus tard. Quant au premier commentateur du texte, il s’agit d’un Vyāsa — un autre nom mythique de l’Inde brahmanique, car c’est le nom qu’on a donné au compilateur des Veda et du Mahābhārata — dont on ne sait également rien.

    Une chose semble presque certaine: le quatrième et dernier
    pāda (chapitre) n’est pas de la même main que les trois premiers. Les sujets abordés, le vocabulaire et le ton sont trop différents des trois premiers pāda et ceux-ci constituent un tout complet en eux-mêmes. Le quatrième chapitre date probablement du IIIe ou IVe siècle de notre ère, époque où les querelles entre brahmanes et bouddhistes devenaient de plus en plus fréquentes. Le commentaire de Vyāsa constitue une attaque assez évidente contre le bouddhisme et on est en droit de se demander si ce n’est pas lui le véritable auteur du quatrième pāda. En ce qui concerne les trois premiers, on note que certains sūtra s’imbriquent mal dans le texte, ce qui indique probablement un certain remaniement du texte.

    Le Yogasūtra n’a strictement rien à voir avec les hymnes védiques et ne s’inscrit absolument pas cette tradition. Le Veda et les Upanishads védiques ignorent le yoga et le Yogasūtra ne les mentionne jamais. La tradition du yoga semble s’être développée complètement en dehors à la fois de la tradition védique et des institutions brahmaniques. En fait, on ne la retrouve nulle part dans le monde indo-européen. Le Yogasūtra semble plutôt être le premier texte de yoga
    en sanskrit. Il fut composé à une époque où cette langue, fixée et codifiée quelques siècles plus tôt à partir de l’antique langue védique, était en passe de devenir la lingua franca de tout érudit non seulement du sous-continent indien, mais de tout le Sud asiatique. C’est justement à cette époque que l’enseignement du Bouddha commença à être lui aussi formulé en sanskrit. Le yoga semble plutôt associé au shivaïsme ancien, mais le bouddhisme et le jaïnisme y font aussi référence. Le Yogasūtra reprend d’ailleurs en plusieurs endroits des formules du bouddhisme ancien. Bref, on a voulu lier la tradition du yoga au prestige de la langue des brahmanes et des lettrés, lui donnant ainsi ses lettres de noblesse parmi les érudits.

    Le Mahābhārata, composé après le Bouddha mais avant le Yogasūtra, mentionne le yoga, mais ce n’est pas nécessairement la même chose que celui défini plus tard par Patañjali. Le Yogasūtra adopte quelques termes du Saṃkhya (notamment
    puruṣa et prakṛti), mais cela ne suffit pas non plus pour en faire un traité du Saṃkhya. Il n’a rien à voir avec le vedanta non plus: il n’est d’ailleurs qu’à voir la véhémence avec laquelle Shankaracharya s’en est pris au Yogasūtra. Vyāsa, le premier commentateur connu du texte de Patañjali, a voulu le récupérer au nom du brahmanisme. Au départ, le Yogasūtra était en lui-même une sorte de menace pour l’orthodoxie brahmanique: il n’y est pas question de suivre un guru ou un quelconque intermédiaire, mais surtout il semblait s’adresser à tous sans égard à la caste. Celui qui se donne au yoga et découvre la vérité en lui-même n’a pas besoin des brahmanes ni d’aucun autre sauveur. En cela le Yogasūtra est très près de l’enseignement du Bouddha.

    Le Yogasūtra appartient maintenant au patrimoine de l’humanité et il mérite d’être transmis le plus précisément et honnêtement possible sans devoir entrer dans les batailles de coq entre érudits identifiés à telle ou telle tradition. Son auteur a formulé des vérités universelles et profondes de l’existence, des évidences que chacun d’entre nous peut vérifier lui-même. Il est important de lire le Yogasūtra lui-même sans les commentaires, anciens ou modernes (surtout le commentaire de Vyāsa, qui a autant déformé que commenté). Or, presque tous les commentaires subséquents sont basés sur celui de Vyāsa… Qui sait si d’autres commentaires antérieurs à celui de Vyāsa n’ont pas été perdus ou éliminés? De toute façon, le commentaire de Vyāsa n’est pas toujours le plus brillant et on peut très bien s’en passer. D’abord lire les sutras et voir la résonance en soi: il sera toujours temps de consulter les commentaires plus tard.

    Dans le premier
    pāda du Yogasūtra, particulièrement dans les premiers versets, Patañjali dit clairement ce qu’est le yoga. La plus grande partie du deuxième pāda concerne ceux en qui ce yoga ne se manifeste pas directement. Là interviennent certaines règles qui ne sont pas sans rappeler l’octuple sentier du Bouddha. Y sont expliqués aussi les cinq premiers membres du yoga à huit membre (aṣṭāṅgayoga). Le troisième pāda décrit les trois derniers membres, livre des intuitions fascinantes et évoque les vibhūti, les «accomplissements», les pouvoirs surnaturels souvent appelés siddhi. Quant au quatrième pāda, il parle d’évolution, des désirs, de la perception et de l’isolement (kaivalya). Le premier pāda étant le plus important, voyons-en l’essence.

    Le Yogasūtra, bien sûr, traite du yoga. Mais quel yoga? Certainement pas, celui des professeurs de yoga, pas ce que l’Occidental moderne entend par ce mot. Ce yoga postural est plutôt d’origine tantrique. Patañjali ne mentionne le mot
    āsanam qu’une seule fois, en II-46: sthirasukham āsanam, «l’assise est stable et confortable». Il n’est pas question de «postures», mais de la posture (āsanam est au singulier), celle qui favorise le samādhi et qui vient naturellement quand le mental se tranquillise. Les professeurs de yoga perdent donc leur temps et n’abusent que les ignorants en essayant de récupérer l’autorité de Patañjali et trouver dans le Yogasūtra un texte sur lequel fonder leurs affaires, par ailleurs fort respectables.

    Le yoga dont nous entretient Patañjali se réfère à la tranquillité absolue, c’est-à-dire le
    samādhi. Il n’est pas question d’une quelconque «union», même si c’est le sens le plus courant du mot yoga dans la littérature sanskrite subséquente. Il se trouve que selon le fameux Dhātupāṭha de Pāṇini (le recueil des racines de la langue sanskrite) il n’y a pas une, mais trois racines yuj- et que le Yogasūtra se réfère à celle qui a le sens d’arrêt du mental, mise au repos, tranquillité. Le Dhātupāṭha donne yuj-samādhau: yuj- au sens de samādhi. Pāṇini définit une autre racine yuj- (celle qu’on retrouve dans tous les dictionnaires) par yujiryoge: «uni comme dans yoga».

    Mais trêve de grammaire, Patañjali définit lui-même le yoga au verset I-2:
    Yogaś cittavṛttinirodhaḥ, «le Yoga est la cessation des fluctuations du mental». Depuis des siècles, combien de commentateurs répètent la même ânerie, à savoir que yoga signifie ici «union»? À peu près personne ne lit le texte directement, sans porter les lunettes teintées du vedanta. À strictement parler, le Yogasūtra, loin de vouloir unir quoi que ce soit, préconise l’isolement du sujet conscient (puruṣa) par rapport au monde (prakṛti). Pourquoi ne pas simplement écouter la parole de l’auteur lui-même? Cela signifie que dans le mental en état de yoga il n’y a plus aucune fragmentation, car celle-ci est inhérente à toute activité mentale. Ce qu’ouvre à l’homme le yoga est donc impensable, inconcevable. Ce n’est pas un état et cela échappe à toute discussion, à toute description.

    Par le yoga ainsi défini comme cessation de toute fluctuation (et donc fragmentation) mentale, notre vraie nature luit en toute clarté: le verset suivant (I-3) annonce «Alors “cela qui voit” est établi dans sa nature véritable»
    (tadā draṣṭuḥ svarūpe’vasthānam). «Cela qui voit» (draṣṭṛ), c’est ce qui en nous sait, voit, connaît: c’est la seule réalité dont nous ne puissions absolument pas douter, la seule qui soit constamment là, au-delà du temps, de la naissance et de la mort. On peut donc dire que draṣṭṛ est la Lumière consciente, qui, dans le yoga, apparaît clairement comme étant l’unique réalité du sujet conscient. L’essentiel est dit ici en deux brefs versets, en huit mots. C’est sur cela qu’il convient de s’arrêter, beaucoup plus que sur l’aṣṭāṅgayoga (le yoga à huit membres) décrit dans les pāda suivants et sur lequel on a surtout insisté depuis quelques décennies. Le véritable aṣṭāṅgayoga est celui décrit par les huit mots des sutras I-2, 3! Tout le reste du Yogasūtra s’adresse à ceux en qui la Lumière consciente n’est pas encore établie dans sa nature véritable après avoir entendu les trois premiers sutras.

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    La Lumière consciente (ici appelée
    draṣṭṛ) n’est pas un état et elle n’appartient pas au temps, mais le yoga, qui est une cessation, est un forcément un événement ayant lieu dans le temps. Dans le mental complètement transformé par le yoga, aucune identification à une quelconque identité personnelle ne survient. Une certaine activité mentale reprend après l’état de samādhi (sinon la vie du corps ne serait plus possible), mais il n’y a plus identification, il n’y a plus formation d’une image d’un quelconque soi-même séparé des objets de perception. S’il n’y a pas yoga, poursuit l’auteur en I-4, il y a identification avec les fluctuations mentales (vṛttisārūpyam itaratra), ce qui est le lot de l’homme ordinaire. Dans les fluctuations mentales, sont comptés la connaissance juste, la connaissance fausse, l’imagination, le sommeil et la mémoire: cela comprend donc les trois états de conscience habituels que sont l’état de veille, le rêve et le sommeil profond. La Lumière consciente, elle, est à la fois au-delà et dans tout cela.

    Patañjali évoque ensuite l’importance de la pratique assidue
    (abhyāsa) de la tranquillité. Il est question de l’énergie (yatnaḥ) déployée en vue de la tranquillité, énergie rendue possible par une passion absolue: cette énergie doit-être déployée pendant longtemps et sans interruption. L’auteur ne manque pas d’attacher à cette énergie l’équanimité (vairāgya): l’absence d’esprit de gain ou de soif. L’énergie déployée est donc une attention sans direction, non arriviste. Taxer le Yogasūtra de volontarisme ou pire résulte d’un malentendu. C’est l’approche de la plupart des adeptes du yoga qui est volontariste, pas ce que dit Patañjali. Plus loin, dans le second pāda, Patañjali fera des recommandations et décrira des pratiques aptes à éliminer certains obstacles pour tous ceux à qui le yoga ne vient pas naturellement: c’est cela qui a pu parfois porter certains commentateurs anciens et modernes à critiquer le Yogasūtra comme étant une «voie progressive» encore orientée vers un but. C’est oublier que l’essentiel est dit dans le premier pāda et que celui qui n’arrive pas à se donner au yoga spontanément est de toute façon déjà plongé dans l’action orientée vers un but: autant alors lui indiquer ce qui favorise la clarté…

    L’important sutra I-17 décrit l’enquête sur la réalité. Cette enquête débute avec ce que nous croyons être des choses séparées les unes des autres et séparées de l’observateur ; elle mène à une grande joie et au pur sentiment «Je suis». L’auteur appelle cette méditation
    saṃprajñyātaḥ: le discernement (de la réalité) avec connaissance. Elle est explicitée en I-41 et versets suivants. Là, il la nomme absorption (samāpattiḥ): le mental se fond avec l’objet observé avec intensité, qui finit par s’illuminer de son essence seule. Celui qui enquête au-delà du «Je suis» arrive là où toute description devient impossible, car cet «état» est au-delà de la connaissance. Patañjali le nomme «l’autre» (anyaḥ) (I-18): on comprend qu’il s’agit d’une absorption sans connaissance et Vyāsa le nomme asaṃprajñyātaḥ: le discernement (de la réalité) sans connaissance. Il y subsiste encore des impressions latentes, nous dit Patañjali: ce n’est donc pas la cessation absolue qu’est le yoga, le samādhi sans semence (nirbhīja samādhiḥ) du verset I-51.

    Avec la pratique assidue, les impressions latentes (les
    saṃskāra: les conditionnements accumulés dans la mémoire) finissent par se dissoudre et apparaît alors ṛtaṃbharā prajñā, littéralement la «sagesse porteuse de l’ordre cosmique» (I-48). Il faut savoir que depuis les hymnes védiques ṛtam est un concept central en Inde et on s’y réfère souvent à satyam, ṛtam, bṛhat: Réalité, Vérité (ordre cosmique), Immensité. C’est la Vérité, la réalité réalisée par celui qui enquête, qui permet de vivre en accord de l’ordre cosmique, car il n’y a plus de vie personnelle faite de désirs et de peurs. Une telle vie a pour théâtre l’Immensité. On pourrait dire que ṛtaṃ est la vérité en action, en déploiement. L’empreinte mentale laissée par l’expérience de ṛtaṃbharā prajñā brûle ou fait fondre toutes les autres empreintes fondées sur la fausse idée d’être quelqu’un (I-50). Finalement, lorsque même cette impression mentale est mise à l’arrêt (nirodhaḥ), parce que toutes les impressions sont à l’arrêt, Patañjali parle de nirbhīja samādhiḥ (le samādhi sans semence, ou absolu). Là ne subsiste que la Puissance non née que nous sommes tous, Cela même que nous sommes avant la naissance, après la mort et toujours, car au-delà du temps.

    Plus loin, dans les trois autres chapitres, on utilise le mot
    kaivalyam: l’isolement (du puruṣa par rapport à la prakṛti). Le puruṣa est ici le sujet et la prakṛti est la «Nature», c’est-à-dire le monde. Le sujet est «isolé» du monde: il n’y a plus d’impression d’être quelqu’un plongé dans le monde, il n’y a que l’unique réalité, qui est forcément le sujet. Nulle part dans le Yogasūtram il est question d’une multitude de puruṣa comme dans la philosophie du Saṃkhya. Alors, le Yogasūtra est-il une œuvre dualiste ou si c’est que Patañjali utilise un langage dualiste? C’est là une question qui concerne les érudits. L’important est que le Yogasūtra décrit une expérience authentique, ultime et vérifiable par quiconque s’y adonne. De toute façon, tout langage est dualiste et la dualité n’est problématique que pour les grands-prêtres de la non-dualité. La Réalité est ce qu’elle est: satyam, ṛtam, bṛhat.

    D’autres textes ont pu formuler les choses avec davantage de nuances et de précision dans les détails —c’est notamment le cas du shivaïsme cachemirien—, mais la différence n’est pas essentielle, elle demeure à la surface. Profondément, il n’y a pas de contradiction entre le Yogasūtra, les hymnes védiques, l’enseignement du Bouddha, le Vedanta, le shivaïsme, etc. Les shivaïtes qui jettent l’anathème sur les bouddhistes, les védantistes qui excommunient les adeptes de Patañjali et les bouddhistes qui condamnent les védantistes n’ont réussi qu’à démontrer n’avoir finalement pas compris l’essentiel de toutes ces traditions.

    Le Yogasūtra n’a rien d’étranger pour personne, car il décrit la grande affaire de toute vie humaine: l’exploration de la réalité. Mais cette exploration est extrême et ne se contente d’aucun compromis.

  • L'offrande de la beauté lumineuse

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  • La passion du même

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    (Interview par Hélène Noël publié en 1995 dans le numéro 37 de la revue
    3e Millénaire)

    Hélène: Vous avez été formé comme physicien et ingénieur nucléaire. Vous avez décidé, à l'âge de trente-trois ans, de délaisser votre profession pour vous consacrer totalement à la méditation et à l'enseignement. Comment en êtes-vous venu à ce changement si radical dans votre vie? Jean: Je n'ai absolument rien décidé. Simplement, je n'avais plus le choix. Les décisions, surtout les grandes décisions, sont toujours prises de cette façon-là. Les transformations s'opèrent si et seulement si les conditions sont réunies et qu'il n'y a pas d'autre chemin pour la vie, quand l'existence n'a pas d'autre chemin à prendre que celui-là. À un moment donné, on s'en rend compte, en tant qu'être humain. Si on n'est pas encore complètement conscient de l'unicité de l'énergie, on se dit: «J'ai décidé de faire telle chose, de m'orienter dans telle direction». En réalité, nous n'avons pas le choix, nous n'avons jamais eu le choix. Nous devenons simplement conscients de la direction de l'espace-temps vers laquelle s'engage l'Être à travers ce véhicule-ci. Cela semble peut-être un changement radical, mais en réalité c'était simplement la poursuite sous un autre nom de ce qui n'a jamais cessé de cheminer en moi. La recherche a peut-être changé d'étiquette, mais elle n'en demeure pas moins la même quête. Je me suis alors rendu compte de ce qui m'attirait vraiment dans la physique durant tout ce temps. Élevé dans la tradition judéo-chrétienne, j'ai aussi réalisé, à la même époque, ce qui me fascinait dans un personnage tel que le Christ. J'ai aussi commencé à sentir ce qui m'interpellait à travers tous les événements de ma vie quotidienne. Quand une éclaircie intervient dans l'existence d'un être humain, un changement radical semble alors s'opérer. Il ne s'agit pas d'un changement dans l'essence de la recherche; c'est plutôt une meilleure précision de la recherche, une plus grande intensité. Il survient une plus grande focalisation; on devient plus exact, plus adroit. C'est cela qui s'est produit dans mon cas. J'ai délaissé mon travail d'ingénieur et je me suis consacré à plein temps à cette intensification d'une recherche qui est radicalement différente de toute forme connue de recherche, différente de tout ce que l'on pense chercher habituellement, parce qu'en vérité on ne cherche pas quelque chose. Je ne prétends pas du tout qu'il faille laisser son travail, changer tout son mode d'existence et partir, mais en ce qui me concerne, c'est ainsi que ça s'est passé. Vous avez séjourné à de nombreuse reprises à l'ashram de Swami Shyam, dans la vallée de Kullu, dans l'Himalaya. Pouvez-vous nous dire ce que cette expérience vous a apporté et quelle est la nécessité d'avoir un maître spirituel et de trouver la foi dans un guru? L'expression «trouver la foi en un guru» n'est peut-être pas très heureuse, parce que s'il s'agit bien d'un guru, d'un maître authentique, alors le contact avec un tel maître nous fait perdre la foi, non la trouver! Nous perdons la foi en tout ce à quoi nous nous agrippons, tout ce qui n'est pas réel, en faveur de la connaissance. Au fond, un autre mot pour la foi est le doute… C'est de tout cela que nous sortons alors: la foi, le doute, la croyance, la rigidité, la fixation sur une image de la réalité, sur un idéal, sur un but, sur un système, un groupe. Cela n'empêche pas la croyance, les buts, les idéaux, etc. de foisonner dans l'entourage d'un maître, surtout son entourage immédiat, mais cela est le jeu des disciples, non la création du maître. Celui-ci va plutôt utiliser tous ces «matériaux» pour mettre la connaissance en perspective par rapport à tout ce qui n'est pas le Fond. Il ne demeure alors dans l'attention que ce qui est réel, c'est-à-dire notre nature véritable, inchangeante, intemporelle. Ce que le contact avec Swami Shyam m'a apporté, c'est la possibilité, le cadeau immense, de pouvoir côtoyer quotidiennement un être humain en qui la vision de l'Être dans toute sa pureté s'est complètement actualisée. [Depuis la publication de cet article, de très nombreux témoins directs ont publiquement exposé Swami Shyam pour ses abus de pouvoir, son exploitation sexuelle des femmes de son entourage et même pour l'abus sexuel d'enfants. Cela n'enlève rien à ce que j'ai touché en moi à son contact, mais démontre tout de même que l'être humain peut se montrer sublime et, quelques instants plus tard, ignoble, tant qu'il s'illusionne et demeure pris par lui-même.] C'est surtout en ceci que consiste l'enseignement, le seul qu'un maître peut livrer: ce qu'il est, ce que l'aspirant est aussi, mais qui ne s'est pas encore actualisé dans ce dernier. Le soleil n'enseigne pas, il brille; ainsi en est-il d'un maître véritable. Quand on en a la possibilité, quand on se sent interpellé par cela et que les conditions sont réunies pour qu'on puisse en ressentir la chaleur et la lumière, on se met en sa présence, le plus simplement du monde. C'est une force qui nous guide, de toute façon, il n'y a pas à se préoccuper de ce qui adviendra. À ce moment, ce qui est parfois décrit comme une discipline, un effort, prend place en soi. On se met en présence de cette lumière intense, qui prend parfois la forme d'un autre être humain qui est établi en elle. Tout cela demeure un cadeau de la vie. Il n'y a rien à faire d'autre que demeurer conscient du courant qui fait son œuvre. On ne peut rien forcer, rien provoquer. La provocation, la mise en demeure, cela agit plutôt comme un repoussoir. Heidegger définissait un jour l'Être comme «Cela qui se retire». Pourquoi Cela se retire-t-il? Parce que «quelqu'un court après. Nous nous précipitons presque toujours vers quelque chose, quelque lieu, quelque état. Dans cette ruée vers la conceptualisation de la réalité, l'Être en tant qu'Être se retire, car nous le voilons des formes que nous prenons pour la réalité. Dès que l'Être se manifeste en tant que forme, il se voile en tant qu'Être. Au fond, il y a occultation du Même par le Même. Aucun être humain n'est à blâmer, cela s'inscrit dans le jeu. Mais même quand il y a blâme, cela aussi c'est le jeu! Ce qui fait encore partie du jeu, c'est la réalisation de ce mécanisme-là, qui cesse alors d'agir dans les ténèbres, à notre insu, et de nous mener là où nous n'avons jamais voulu aller. Car en tant qu'êtres humains, nous avons une direction: la plupart d'entre nous appelons cela le bonheur, la joie, la paix, la liberté. Mais dès que la vérité nous est dévoilée, toute direction paraît complètement illusoire. Les buts, les directions, les causes, les effets, rien de tout cela n'a alors de sens. Il ne subsiste que le Réel en tant que Réel. On ne devrait jamais se tracasser avec la nécessité «d'avoir» un maître spirituel. Il semble que cette question a hanté et continue de hanter nombre de gens. Il ne faut jamais s'en faire avec cela, car, en vérité, c'est déjà joué d'avance. Nous allons rencontrer exactement ce qui nous convient dans la vie. Dire que c'est nécessaire ou non nécessaire, c'est faire preuve d'une vision étroite et courte. Une seule chose compte vraiment: demeurer à l'écoute. Si on demeure vraiment à l'écoute, à un moment donné il y a un message, un être, une situation, qui nous fait signe. On y répond alors sans analyse, sans raison (même si on peut alors fournir une pléthore de bonnes raisons); on y répond parce qu'on y répond, comme un enfant joue parce qu'il joue. On répond de la même manière que le maître appelle: sans intention. Le Même interpelle le Même et le Même répond au Même. Je crois que c'est ce que nous pouvons en dire de plus intelligent. Cela fait penser à ce qu'un physicien anglais déclarait pour résumer la physique quantique: «Quelque chose d'inconnu fait nous ne savons quoi.» On peut bien mettre le nom qu'on voudra sur ce quelque chose, mais on ne devrait jamais s'en faire avec ce qui doit arriver! Vous en êtes maintenant à votre cinquième publication. Quelle importance accordez-vous à l'écriture dans votre vie? Francis Bacon a écrit: «Écrire rend l'homme exact.» Le processus de l'écriture nous force à clarifier les concepts, éclairer l'intellect, ce qui est loin d'être négligeable et permet de voir encore mieux que la réalité se situe bien au-delà, à l'arrière-plan de l'intellect. Tant que celui-ci demeure encombré de concepts confus et en apparence contradictoires, tant qu'on y prête foi et qu'on vit dans le monde de l'opinion, il n'y a aucune possibilité de laisser la réalité monter dans l'évidence de la conscience. Il s'agit de rendre évident ce qui semble subtil. Tant que la vérité demeure subtile, c'est qu'elle n'est pas perçu clairement, quelque chose nous échappe. C'est quand la réalité devient évidente que la transformation véritable devient non seulement possible mais inévitable. Écrire est une activité naturelle pour moi. Je n'ai pas le choix d'écrire ou de ne pas écrire: le flot de la conscience prend avec aisance le chemin de la main. J'ai remarqué que dans vos entretiens, vos séminaires, vos écrits, l'humour demeure présent. Est-il un indice de développement spirituel? Oui, bien sûr, l'humour, partout où il se trouve, est un signe d'expansion. Mais le sérieux aussi est un indice de développement spirituel, la tristesse aussi, la joie, le désir, la peur, tout. Pourquoi tout cela est-il indice de développement spirituel? Parce que dès que nous percevons, réalisons, tout cela, tout ce que nous prétendons si important, si grave, un humour profond apparaît! Tant que nous nous prenons encore pour quelqu'un, le Fond de l'existence n'est pas encore monté dans cette évidence dont nous parlions précédemment. L'humour devient impossible à ce moment-là. Dans ce sens, oui, l'humour peut être perçu comme un «symptôme» de santé spirituelle, surtout l'humour qu'on a envers soi-même. On ne peut pas vivre libre et être dépourvu d'humour; la vie est trop drôle, c'est tordant! Ce n'est pas nécessaire de constamment faire des farces et rire aux éclats. Ça peut être ça, oui, mais pas seulement cela. En fin de compte, ça veut simplement dire savoir observer ce qui est, y compris nos réactions face à ce qui est, car cela aussi c'est ce qui est. Peut-on appeler cela avoir un esprit fin? Oui, un esprit fin est un esprit à l'écoute; c'est aussi un esprit rempli d'humour. Tout ça est synonyme. Quand on est à l'écoute, sans jugement, sans but, sans raison, sans idéal, peut-on prendre au sérieux tout ce cirque de l'existence manifestée? Tout dans la vie est une occasion de perfectionner l'humour. La souffrance est le symptôme de l'identification profonde avec le «je», alors que dans la joie — l'humour est joie — il n'y a pas d'individu. Dans la joie véritable, il n'y a pas quelqu'un qui est joyeux, alors que dans la tristesse on trouve toujours quelqu'un qui est triste. Dans votre dernier ouvrage, «La Diligence divine», la forme d'écriture est plus poétique que dans vos livres précédents. Le parfum qui s'en dégage ressemble à «la brise silencieuse» qui appelle au silence et au recueillement. Pourquoi avoir choisi la forme poétique? Pensez-vous que la poésie est le mode d'expression le plus adéquat pour exprimer l'Inexprimable? La forme poétique s'est imposée d'elle-même, comme il se doit. Elle m'a toujours semblé être la forme d'expression la plus puissante, car elle laisse le lecteur ou l'auditeur participer à la découverte. Elle inclut le lecteur et l'auditeur dans son manteau. Elle ne lui dit pas quoi regarder, pourquoi regarder, que conclure. Elle n'est qu'occasion; occasion d'ouverture. Dans l'expression poétique, il n'y a pas d'intention de dire ceci ou cela. On laisse les choses se dire comme elles ont à être dites, comme la Vie elle-même les manifeste. L'Existence n'est-elle pas poésie? Ne voile-t-elle pas de mystère ce qu'elle dit de plus précieux? Le genre poétique me plaît beaucoup, car il reflète bien l'Existence, qui se révèle dans les formes et les phénomènes en s'occultant en tant qu'Existence. Est-ce la raison pour laquelle les textes de poésie mystique de Tagore, Ibn' Arabi ou Shankaracharya sont vivants, mouvants, toujours frais? Absolument, parce que dans la poésie, il n'y a rien qui est dit! Il y a simplement une fenêtre ouverte. On recueille, ou plutôt on est recueilli de façon tout à fait juste, chaque instant, et ce qui est ainsi recueilli, ou ce qui nous recueille ainsi, est toujours le Même; cela est la fraîcheur elle-même. Dans d'autres genres d'écriture, il y a peut-être un plus grand risque de fixer la réalité dans une forme, dans une formule qui nous ferait conclure que la réalité c'est ceci, que ce n'est pas ceci, ou que c'est cela. Dans ce genre d'expression, dès qu'on affirme quelque chose, immédiatement il faut affirmer le contraire; c'est parfois épuisant! Enfin, j'exagère un peu, mais ne sent-on pas une certaine lourdeur de ce genre, par rapport au style plus poétique? Dans la langue poétique, il n'y a qu'un espace ouvert, où la réalité peut se manifester librement. Il y a suggestion, proposition. Vous enseignez la méditation à des petits groupes et vous dites que l'essence même de la vie spirituelle c'est le maintien de la pure attention, qui permet une vision réaliste dans la vie quotidienne. Que signifie le maintien de «la pure attention»? Dire que «j'enseigne» la méditation, ou «la pure attention» serait plutôt prétentieux de ma part et de toute façon inexact, car en réalité nous sommes toujours attentifs. Ce n'est pas l'attention elle-même qui nous fait défaut. Mais cette pure attention est habituellement recouverte par les formes qu'elle assume: les perceptions, la pensée, les concepts, la mémoire, les représentations, bref les traces laissées par le passé. Nous devenons attentifs à cela et négligeons complètement l'essentiel, le Fond! Méditer c'est simplement demeurer attentif au Fond plutôt qu'aux seuls phénomènes, aux «choses» et à nos représentations. On ne peut donc pas enseigner la méditation, du moins dans le sens habituel du terme. L'attention s'enseigne-t-elle? Non, pas vraiment. On peut évoquer le Fond, on peut faire signe en sa direction et, à ce moment-là, si l'énergie est disponible dans le système nerveux d'un être humain et si celui-ci n'est plus envoûté par le seul paraître de l'existence, alors cet être est cueilli par le silence méditatif et «le ciel s'ouvre», comme il est écrit à propos du baptême de Jésus. L'attention n'est pas dirigée volontairement, car cela serait violence, une direction imposée par la pensée; nous parlons d'attention, non d'intention! La méditation c'est l'attention, non la tension… On laisse l'attention se poser sur la réalité telle qu'elle est, sur l'Espace entre les représentations, entre les pensées, entre l'inspiration et l'expiration. Cet Espace est l'unique réalité, manifestée et non manifestée. À ce moment, quelque chose de frais s'installe dans cet être. Ce n'est pas qu'il n'y ait plus de représentations, de pensées, d'émotions, de préférences au niveau du corps et du mental, non pas du tout. Tout cela ne va jamais cesser, tant que nous serons des êtres humains. Ce qui cesse, c'est la croyance que tout cela est réel en tant qu'entités séparées, que nous sommes quelqu'un, un individu centre de tout ce qui est perçu. Cette cessation définitive c'est cela que le sage Patanjali nomme nirodha (la cessation) et que Bouddha appelle nirvana (l'extinction). Un tel être est ce qu'on appelle «un éveillé»? S'il y a vraiment éveil, il n'y a pas d'éveillé. Il n'y en a jamais eu. C'est d'ailleurs pourquoi le Bouddha finit par déclarer à un passant qui s'informait de son identité non pas «je suis un éveillé», mais simplement «je suis éveillé». La différence est énorme! Personne ne peut s'éveiller, car personne n'est endormi. Personne ne peut se libérer, car personne n'est asservi. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il n'y a personne! L'errance, ou l'asservissement, c'est quand il y a ignorance de cela. L'éveil, ou la libération, c'est quand cela n'est plus recouvert, oblitéré. Mais il n'y a pas une «personne» qui s'éveille. La croyance en la personne c'est l'essence même de l'errance, qu'on désigne sous le nom de avidya en Inde (littéralement la non-vision). Prétendre que quelqu'un va s'éveiller un jour, ou que quelqu'un s'est éveillé, c'est réaffirmer la même ignorance. À la source de toute démarche authentiquement spirituelle, quelle est l'attitude juste? L'attitude juste consiste à cesser de vouloir se transformer. C'est la cessation de cette forme très insidieuse de violence qui consiste à opposer ce qui est à ce qui devrait être, à ce qui aurait dû être, ou à ce qui devra être. C'est l'extinction de cette frénésie, de cette obsession avec soi-même. Il y a l'Être. Quoi de plus? Voilà une attitude juste. Bien sûr, des transformations prennent place au niveau de la pensée et de l'agir. mais tant que ces transformations sont provoquées par la pensée, elles demeurent éminemment superficielles et transitoires. Il n'y a qu'à observer sans référence à ce centre d'observation, le «je», sans idéal, tout à fait comme un débutant. On n'a pas à maintenir l'attitude juste, il n'y a rien à maintenir. Qui veut maintenir? Encore et toujours la pensée; la pensée égotique. En un certain sens, le maintien de l'attitude juste c'est la cessation de toute velléité de maintien. C'est demeurer à l'écoute et surtout ne pas s'en faire! Dans «La Diligence divine», vous dites: «L'amour est unique et il demeure toujours le même. Quand on aime vraiment, on se hâte avec attention.» Pourriez-vous éclairer davantage cette phrase? Il n'y a qu'un amour et c'est cela qui nous attire à travers tous nos amours: l'amour pour une tâche, pour une personne, pour sa patrie, pour la terre entière, l'amour de soi, l'amour de l'amour. Le seul amour est l'amour de la vie. Quand cet amour est connu, reconnu, dans son unicité, à ce moment-là on ne peut que devenir empressé envers la vie elle-même et cela inclut toutes les formes de vie. On cesse de la diviser, de la fragmenter. On ne dirige plus son amour envers un fragment et on ne rejette plus les autres fragments. Il n'y a plus de fragments. Il n'y vraiment qu'un amour, qu'une attention. C'est cela la diligence: être attentif à la Vie, à l'amour lui-même. Sur le terrain de l'action, cela se traduira de façons diverses, selon les circonstances. On peut très bien faire preuve de discernement et ne pas laisser agir à sa guise un assassin, mais fondamentalement c'est la Vie qui agit, non cette fiction qu'est la personne. On peut aimer ses «ennemis», mais alors on les aime comme des ennemis! Aimer veut simplement dire demeurer conscient qu'il y a l'Être et que tout est son Jeu. C'est ne pas être identifié à un personnage particulier du Jeu. Dès lors, l'action est toujours appropriée. C'est la liberté de l'Être et le mental, la pensée, n'a aucune compétence pour savoir ce qu'est cette liberté. Ce qui ne l'empêche pas de conclure… La liberté n'est pas l'aboutissement d'un chemin de croissance personnelle. C'est beaucoup plus rapide et plus radical que cela: c'est l'abolition personnelle. Non pas la négation du corps, de la pensée, ni des émotions, mais l'abolition de l'ignorance, de l'errance. La physique moderne nous parle de l'impermanence des phénomènes et du vide des formes; elle pointe en direction de l'Être. Que signifie pour les physiciens, à l'heure actuelle, aller plus loin? Ce que vous dites est vrai. Mais la physique se doit de demeurer la physique. Elle doit se garder de se muer en une sorte de gélatine de molles théories ayant pour mission de démontrer quelque chose dans le domaine spirituel. D'ailleurs, la science authentique n'a d'autre mission que d'éclairer le monde phénoménale; elle ne doit jamais avoir de but, sauf celui-là. De toute façon, la vie spirituelle se soutient d'elle-même et n'a que faire de fondements «scientifiques». Quoi de plus ridicule que les grossières tentatives de détournement à la fois de la science moderne et du védantisme indien qu'on nous inflige parfois? Bien sûr, la physique du XXe siècle fait signe vers quelque chose d'inouï, mais c'est une grande sottise que d'essayer de forcer une «fusion» de la science et de la vision spirituelle de l'existence. La physique, en tant que démarche intellectuelle, ne peut «aller plus loin», comme vous dites. C'est aux physiciens en tant qu'êtres humains à le faire. La vision mécaniste de l'univers ne tient plus depuis longtemps. Pourtant, peu d'entre nous ont su tirer les conséquences pratiques de cette réalisation. Les physiciens eux-mêmes continuent de se comporter, dans leur quotidien, comme si le monde était constitué de «choses» ayant des existences séparées les unes des autres et surtout séparées de l'observateur. N'est-ce pas étonnant? C'est que pour aller plus loin, il faut une sorte d'énergie qui nous pousse à ne faire de compromis avec aucune forme de représentation de la réalité; non pas seulement intellectuellement, mais surtout au niveau du quotidien, chaque instant. Pour cela, l'expérience directe de la réalité telle qu'elle est demeure incontournable. Ce n'est pas intellectuel. À un moment donné, s'installe dans l'esprit une attitude méditative. Aller plus loin, c'est ne pas étouffer cet espace de méditation. Seul l'Espace peut mener «plus loin». Tout le reste est strictement intellectuel, ce qui n'est ni bon ni mauvais en soi, mais très limité. Encore faut-il posséder une grande énergie intérieure et ne pas craindre l'opinion de l'arrière-garde, ni d'avoir de réputation de chercheur «sérieux» à préserver… Je crois qu'à l'heure actuelle très peu de physiciens — très peu d'êtres humains, en fait — disposent de cette qualité d'énergie. La vie spirituelle c'est radical. Je crois que la vaste majorité des êtres humains, dont les physiciens, préfèrent encore être amusés et distraits par leurs modèles de la réalité plutôt que de demeurer résolument et directement avec ce qui est. Bien sûr, il y a le bon physicien à barbe blanche, qui vient périodiquement vulgariser sa science, nous parler de protection de l'environnement et condamner les armes nucléaires. Oui, c'est très sympathique. Mais ça ne quitte pas le domaine du romantisme et ça ne va pas très loin. On vient aussi régulièrement nous dire que la science ne peut prouver l'existence de «Dieu», que le reste est une affaire de croyance, etc. Tout ça demeure vrai, mais ce n'est rien pour nous extraire de l'enclos de la représentation intellectuelle ou de la croyance. Tant qu'on n'a pas vraiment senti en soi le souffle de l'Unique, on ne sort pas du monde de l'opinion et de la croyance. La physique moderne est une occasion, parmi tant d'autres, de s'extraire de l'enclos navrant à la racine des maux de l'humanité. Mais il faut de l'audace et de la perspicacité au physicien qui s'avance hors des sentiers battus, entre le modèle sympathique mais stérile du bon savant grand-papa gâteau et un certain délire du nouvel-âge qui abuse tant des équations de la physique que des textes des traditions spirituelles. En fin de compte, la Vie n'est-elle pas passionnante? C'est cette passion qu'il faut écouter, qu'il faut remonter. C'est cela la Source, c'est ce que nous sommes vraiment: le Même. Je vous remercie beaucoup.

  • La maturité du regard

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    (Article publié en 1996 dans le numéro 40 de la revue
    3e Millénaire)
    p03-amenhotep-2


    La mémoire s'emmêle

    Au début de notre séjour sur terre, nous ne savons rien à rien. Tout baigne dans une ouate un peu confuse: notre regard ne discerne pas, notre mémoire est plutôt vide. Nos yeux ne distinguent pas encore les formes physiques; durant leurs premiers jours opérationnels, ils ne perçoivent que de la lumière. Mais bientôt des contours apparaissent, que la mémoire apprend vite à reconnaître. Nous commençons à distinguer. Ainsi en est-il avec tous les instruments de perception, qui se fixent sur la différence, le changement. L'œil détecte avant tout le mouvement par rapport à l'arrière-plan statique. Notre oreille perçoit aisément un nouveau son ou sa cessation, plus qu'elle n'enregistre un son ou un silence continu. Il en va ainsi de tous nos sens. Notre attention distingue d'abord et avant tout la différence, la forme qui se démarque de l'arrière-plan. Le système nerveux, qui est essentiellement mémoire, se remplit des traces laissées par les expériences. Nous commençons à connaître «le monde» et cette connaissance s'installe en nous en se structurant. Nous apprenons à distinguer les gens les uns des autres, surtout le «je»; nous commençons à former des catégories et à classifier. À mesure que notre mémoire se charge, nous vivons davantage en nous fiant à elle pour penser, agir et réagir. Des expériences scientifiques ont mis en relief l'activité prodigieuse de la mémoire lors de la perception visuelle, réelle ou imaginée. Le cerveau recherche constamment dans ses filières le nom, les concepts, les qualités ainsi que les autres formes et expériences passées associées à l'objet ou au phénomène perçu. La mémoire mêle à la perception ses schémas et ses représentations du réel. Ce processus insidieux nous fait croire en la réalité de la structure de notre connaissance, c'est-à-dire en la réalité des formes perçues et du sujet qui les perçoit en tant qu'entités séparées. C'est ça l'idolâtrie. Nous sommes alors fiers d'être devenus quelqu'un, sans trop réaliser que ce quelqu'un n'est rien d'autre qu'une masse de conditionnements, un magma d'impressions mentales accumulées. Il ne sort plus guère que du réchauffé de notre cerveau. Ce n'est plus un cerveau, c'est un four micro-onde. La mémoire, érigée par accumulation, finit par donner le ton et dicter la suite des événements. Nous ne vivons alors plus qu'au niveau de la représentation et, à travers chaque perception, chaque pensée, chaque désir et chaque émotion, nous tenons pour acquise la dualité sujet/objet. L'identification au sujet nous livre en pâture au jeu à la longue lassant de l'attraction et de la répulsion, des désirs et des regrets, du plaisir et de la souffrance. Ce mécanisme se réactive chaque matin. Le sommeil profond ne donne prise à aucune structure, aucune identification, ni à aucun problème. Que se passe-t-il pour qu'en quelques instants tout change? Qu'est-ce qui fait que nous nous remettons soudain à calculer et à nous inquiéter? Qu'est-ce qui s'éveille ainsi? C'est évidemment la mémoire, qui réactive tous ses programmes dans le cerveau. On peut dire, sans craindre le jeu de mot, que c'est la personne-alitée qui se réactive… Existe-t-il une façon de vivre qui ne soit ni la confusion de l'état de veille ni l'anesthésie générale du sommeil profond? Est-il possible de connaître le comment de l'existence sans perdre de vue son quoi? C'est ainsi qu'est posée la question méditative.
    Remonter au Tohu-bohu
    Il y a l'Être. Les formes assumées par l'Être c'est encore l'Être, mais notre regard blasé et distrait les tient pour autre, pour là-bas, pour hier ou demain. Quand ce qui est perçu semble être autre chose, là-bas, plus tard, non-moi, c'est que le regard a trébuché dans la structure apparente de l'Être au point de la tenir pour une réalité séparée, comme si les vagues étaient autre chose que l'eau elle-même. L'être humain est fondamentalement très curieux; il n'y a qu'à observer les enfants pour s'en convaincre. Mais l'adulte s'ennuie terriblement depuis que sa mémoire lui suggère qu'il connaît tout ce qu'il perçoit et qu'il la croit. Or, nous ne connaissons pas du tout ce que nous croyons connaître; il est tant de revivifier notre curiosité! Méditer n'implique pas une brisure avec notre vie antérieure; il s'agit simplement de mener jusqu'au bout ce que nous avons entrepris avec tant d'enthousiasme dès le début: connaître ce qui est. La méditation est le discernement du réel, la maturité du regard qui ne se contente plus du paraître mais pénètre plutôt le cœur de la réalité. C'est examiner ce qui est vrai. Vrai signifie permanent, qui n'est pas en devenir. Apprendre à regarder, tout est là. Cela peut sembler simple à dire, mais ce n'est vraiment pas banal. On laisse le regard se poser; on ne le dirige pas. Méditer, ce n'est pas prier, ce n'est pas visualiser, ce n'est pas penser; ce n'est pas le contraire de tout cela non plus. La nature radicale de la méditation tient à ce qu'il ne s'agit pas d'une activité. D'ailleurs, il n'y a personne qui médite; sinon c'est encore de l'activité mentale. C'est là la simplicité et la difficulté de cette non-activité. Dans la pause recueillie, on commence à laisser le regard se délester de ses entraves. On ne souffle pas les réponses, on ne lui suggère pas ce qu'il devrait voir. Il n'y a pas de but. En méditation, on n'est tenu à rien, même pas de méditer. L'attention sereine et sans but permet de percer les voiles du paraître. Pour cela, elle doit d'abord se poser et cesser de sauter fébrilement d'un objet à l'autre. Lorsque notre attention se pose sur un objet matériel ou mental, la perception de la vérité de l'objet est habituellement voilée par sa forme, par son nom et par tous les concepts, toutes les formes et tous les phénomènes qui y sont associés. Peu à peu, devant l'insistance du regard méditatif, l'attention purgée demeure engagée avec la réalité même de l'objet. Quand la méditation s'écoule en un flot ininterrompu, celui-ci semble avoir perdu sa forme propre et reposer dans son état intrinsèque. La vérité de l'objet resplendit alors en toute clarté. C'est comme l'eau de l'iceberg qui réalise soudain qu'elle est eau et que «iceberg» n'est qu'un concept pour décrire sa forme temporairement assumée. Toute distance entre le sujet et l'objet s'abolit et se résorbe dans la vérité. Un sentiment de joie profonde mais sans cause peut alors submerger la conscience, car l'absence de division est sérénité. Encore plus profond, un sentiment de pure qualité d'existence peut s'imposer comme la forme la plus intime du réel. Toutefois, ces sentiments demeurent encore des états qui accompagnent le discernement du réel. Ces états n'ont rien de mondain ou banal, mais ils sont encore «quelque chose», avec un commencement, un milieu et une fin. Au-delà de tout cela, la connaissance est alinga. Ce mot sanskrit signifie sans forme particulière, sans signe distinctif, vide de tout ce qui peut être distingué. Alinga, c'est l'Espace lui-même, qu'on ne peut appréhender, car il est l'unique Réalité. «Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l'abîme, l'esprit de Dieu planait sur les eaux.» La Genèse nous relate ainsi le tohu-bohu originel. Tohu et bohu ont été traduits de l'hébreux par «vague et vide» mais signifient en fait la même chose que alinga. Profondément, le tohu-bohu originel n'est pas un événement historique de l'espace-temps; c'est ce qui imprègne l'espace-temps lui-même, ses formes et ses phénomènes. C'est pour cela que rechercher «l'origine» de l'univers dans un commencement historique porte à sourire autant qu'attendre un «salut» dans un quelconque dénouement eschatologique. Il n'y a qu'à examiner ce qui est réel ici et maintenant. Jésus disait: «Connais Celui qui est devant ton visage et ce qui t'est caché te sera dévoilé .» Le regard radicalement humble et persistant du méditant s'ouvre sur l'Espace sans forme, qui est la seule réalité de toute perception. Séjourner dans le dépouillement absolu du Réel produit une impression mentale qui, si elle prend suffisamment d'ampleur, désamorce l'illusion tenace perpétuée par toutes les autres impressions mentales laissées par les perceptions toujours inachevées du passé. Notre regard inassouvi s'était auparavant toujours contenté d'un compromis; il s'était satisfait d'une représentation quelconque, d'une structure de la connaissance. L'illusion créée était la croyance en la réalité de ceci ou de cela, en tant qu'objets pouvant être discernés ou saisis par le «sujet». Quelle est donc l'unique réalité de tous les personnages et de tous les événements du rêve, sinon la conscience du Grand Rêveur, du Grand Vivant? Une transformation profonde s'opère alors, car il ne s'agit plus du remplacement d'un ensemble de conditionnements par d'autres conditionnements, ou de la rencontre épuisante et stérile entre deux conditionnements, tel que mis de l'avant par les religions moralisantes; c'est en réalité la cessation des conditionnements. Nous en venons à ne plus percevoir, penser, agir et réagir selon les anciens réflexes tributaires d'une vision courte, mesquine et irréaliste de ce que nous sommes. La perception, la pensée et l'action deviennent aussi profondes, larges et généreuses que la Vie elle-même. Lorsque même l'impression mentale laissée par la méditation profonde ne fait plus l'objet d'une prétention quelconque, lorsque le silence et l'activité mentale sont reçus comme l'Unique et que la forme et le sans-forme sont reconnus comme le Même, alors toute semence d'illusion a été éradiquée. Les mots éveil ou libération sont parfois suggérés pour décrire cela. Mais personne ne s'est éveillé, personne ne s'est libéré. Pourquoi? Parce qu'il n'y a jamais eu personne endormi ou asservi; en fait, il n'y a jamais eu personne. Il n'est même plus question ici d'existence ou de non-existence, de perception ou de non-perception, de forme ou de sans-forme. Toutes ces catégories appartiennent encore au monde de la mesure et rien, absolument rien, ne saurait toiser Cela dont on ne peut que dire qu'Il n'est rien d'autre que Lui-même.
    La salle de bal du Titanic
    Mais alors que s'installe ce regard désencombré, une apparence de paradoxe se profile. Après avoir été touchés par le pressentiment du Fond, sans que ce pressentiment ne se soit actualisé totalement dans la vie de tous les jours, nous nous sentons appelés par une voie, ou par la voie. Tout ce qu'un être humain accomplit consciemment en se référant au silence profond de sa nature véritable, sachant que cela ne peut qu'en permettre l'épanouissement total dans sa vie, nous pouvons le nommer «la pratique». Le regard méditatif ne peut parvenir à maturité si l'on demeure engagé dans des activités qui dissipent constamment son temps, son énergie et son attention. C'est la raison pour laquelle les chercheurs se sont traditionnellement quelque peu retirés du «monde». Il ne s'agit ni d'une question morale ni d'une position sociale, mais plutôt d'une approche pratique. On conçoit sans peine qu'un chercheur scientifique agisse de la sorte, vue l'intensité de sa recherche. Or, l'intensité n'est certes pas moindre dans le cas d'une recherche «spirituelle»! Si nous le voulons vraiment, nous disposons du temps et de l'énergie pour entreprendre un examen profond de «ce qui est». Le paradoxe de la pratique spirituelle, c'est qu'il n'y a rien à faire! Ce qu'on recherche précède et alimente la recherche. Le propre du regard spirituel est de ne pas rechercher quoi que ce soit de matériel, de mental ou même de «spirituel». Dès qu'on cherche quelque chose, c'est le connu qu'on tente de reproduire; le connu qui n'est qu'apparence du réel. Voilà pourquoi la Tradition insiste sur «l'abandon», sur le «détachement», qui sont en fait de l'équanimité. Ce n'est pas qu'on ne doive rien faire; c'est simplement qu'on cesse de personnaliser les efforts. À un moment, un certain parfum nous envahit et nous n'avons alors plus d'autre choix que de nous engager toujours plus profondément dans l'exploration de l'espace d'où émane ce parfum. Mais il n'y a personne qui s'engage sur un chemin, personne qui recevra une récompense. Sinon, on aura beau lire les textes les plus inspirés, courir les gurus à la mode, accumuler de la connaissance, s'entasser dans un ashram pendant des mois ou des années, on demeurera toujours engagé dans les activités du rêve. Soyons précis: aucun être humain ne peut entreprendre cette recherche sans porter en lui le désir intense de voir toute souffrance s'éteindre. Au départ, il y a toujours sujet, intention, but, direction, chemin. Mais si l'on a par la suite la chance de recevoir une information juste, alors une détente s'installe et le sujet-intention s'estompe, tout comme l'allumette disparaît dans le feu qu'elle a servi à allumer. C'est quand on maintient l'idée de sujet, avec son but, son idéal, ses obstacles, ses techniques, ses écoles, ses autorités et ses systèmes, que le paradoxe devient réel et s'enracine, parfois jusqu'au ridicule. Pourquoi sacrifier tant de temps et déployer tant d'efforts à réarranger le mobilier de la grande salle de bal du Titanic, qui est en train de sombrer? L'équanimité est un regard non personnel, non duel. Le sage Patanjali nous dit, dans ses Sutras sur le Yoga: «L'équanimité est l'état de conscience triomphant de celui qui s'est affranchi des buts dans ce monde et dans l'autre». Voilà l'essence de la vision non duelle. Quand on tente d'appréhender l'Être à partir du devenir, c'est-à-dire en se prenant pour quelqu'un, avec tout ce que cela comporte, l'Être en tant qu'Être se retire. Le messianisme bien connu de notre religion judéo-chrétienne est un exemple caricatural de l'approche dualiste et progressive. L'individu est enjoint de croire en une série d'articles de foi et d'accomplir ou de s'abstenir d'accomplir certains actes, afin de recevoir sa récompense d'un Dieu juste et bon. Comme les récompenses et les punitions sont distribuées après cette vie terrestre à laquelle de toute évidence le corps ne survit pas, c'est «l'âme» qui doit se présenter devant le Juge pour toucher le prix ou recevoir la punition. Cette vision progressive de l'existence est sûrement utile pour faire respecter la loi et l'ordre, mais elle contribue à maintenir l'asservissement de l'être humain. On l'a transmise de génération en génération, sans trop savoir ce qu'est l'individu, le corps, l'âme, ou Dieu. L'être humain est terriblement inquiet de la possibilité de ne plus être en existence un jour et c'est pour cela qu'il a inventé tous ces concepts. Pourquoi s'inquiéter? L'eau de l'iceberg ne disparaît pas quand il fond! Il n'y a que Pur Regard et tout le reste ce sont ses formes. Nous sommes ce Regard, il n'y a que ce Regard. Comment peut-il alors y avoir un but? Où aller? Quel chemin emprunter? Qui pourrait bien l'emprunter? La discipline véritable ne consiste pas en cette sorte de violence envers soi-même qu'on imagine parfois; elle n'est pas le fruit d'une volonté individuelle. Il n'y a pas de volonté individuelle. La discipline consiste en une clarté de la vision. Quand on voit clairement le précipice, l'éviter n'exige aucun «effort individuel»! Dans l'approche progressive l'individu essaie de modifier son comportement afin d'arriver à la liberté. Dans l'approche non duelle, il n'y a pas d'individu; il n'y a que le silence, ou l'espace, qui s'actualise de plus en plus à travers cette forme fugace qu'on appelle un être humain. Ici, c'est le silence lumineux qui modifie éventuellement le comportement d'un être humain, sans intention. On peut dire que ce qui, selon une vision progressive, ressemble à des efforts en vue d'arriver à un résultat, prend plutôt l'allure, selon une vision non duelle, d'un rite de célébration du silence. Un silence qui est à lui-même sa propre récompense. Le silence éclaire tout, car il réside tant en amont qu'en aval de la «pratique»; comment pourrait-il ne pas donner le ton à cette «pratique»?
    Méditer comme Cela
    Méditer ce n'est pas appliquer une technique. Mais quand on se sent enclin à accepter l'invitation de la méditation, il y a un certain savoir-vivre à respecter afin de ne pas effaroucher son hôte. La «technique» de méditation peut être vue comme un simple savoir-vivre, comme un rituel de célébration du silence. Il convient de se rappeler encore qu'il n'y a personne qui médite. C'est la méditation qui médite. «Si le Seigneur ne garde la cité, c'est en vain que veille la sentinelle», chante le psaume. La tendance habituelle de l'être humain est de s'approprier la vie, le souffle, la pensée, le désir, l'émotion, l'expérience et même… l'appropriation. Méditer c'est avoir confiance dans ce que nous sommes (l'Être) et cesser de tout nous approprier au nom de ce que nous ne sommes pas (l'individu). On adopte généralement une position assise confortable. La verticalité du corps favorise la véritable verticalité, celle de l'Être. Il n'est pas nécessaire de s'asseoir par terre les jambes croisées, bien que cela représente la meilleure assise possible. On peut s'asseoir directement dans le silence et il n'y a alors plus rien à ajouter. Ce qui suit concerne les occasions où ce silence n'est pas évident. On commence à examiner, avec autant de curiosité et d'intensité que le savant dans son laboratoire: c'est la passion du vrai. Afin de mieux voir, on ferme les yeux. Un certain état méditatif est certes possible les yeux ouverts, mais éventuellement les yeux se ferment dès qu'une certaine profondeur est atteinte. On laisse l'attention se promener un moment dans le corps. On note les endroits tendus, sans essayer de les détendre. On vérifie si on ne tient pas quelque partie du corps. Les sensations corporelles peuvent être de belles occasions d'attention et on peut arriver à percevoir le corps comme espace, ce qui est sa nature profonde. On peut aussi laisser son attention se poser sur le souffle. On n'essaie pas de le modifier. Il n'y a qu'une veille étonnée et respectueuse. On observe l'inspiration, le repos, l'expiration, le repos. Dans le repos, particulièrement après l'expiration, un espace de non-respiration se fait sentir. Cet espace est aussi celui de la non-pensée, du non-désir. On note cet espace, tout simplement, sans essayer de le qualifier ou de le prolonger. On se donne entièrement à l'écoute de cet espace. Après un certain temps, il semblera peut-être qu'il demeure toujours présent à l'arrière-plan. Il n'y a que le silence et les formes qu'il assume: la respiration, les pensées, les sensations, les émotions, etc. La respiration perd de plus en plus son caractère compulsif, qui est toujours lié à l'idée d'être une personne. Il y a un abandon du souffle, qui n'est finalement qu'une occasion d'être attentif à l'espace. Cette occasion peut aussi prendre la forme d'un mantra. En tant que forme sonore qu'on répète, il n'est qu'une formule pour célébrer avec Parménide: «Il y a l'Être». Le mantra convient particulièrement lorsque le mental est très actif. Mais fondamentalement, méditer ce n'est pas marmonner un mantra. Le plus important dans la méditation, ce n'est ni la posture, ni le mantra, ni la respiration, ni les pensées, c'est plutôt Cela qui médite. L'attention se porte donc sur Cela. Le corps est perçu comme Cela, le mantra est perçu comme Cela, la respiration comme Cela, le silence comme Cela, les pensées comme Cela, les désirs et les émotions comme Cela, l'ennui comme Cela, la joie comme Cela. Voilà, c'est comme Cela qu'on médite.
    La non-violence suprême
    Il n'existe alors pas de véritable dérangement, car les dérangements sont aussi Cela qui médite. Les pensées, on les laisse venir, on les laisse aller. Essayer de les suivre c'est dissiper l'attention. Essayer de les réprimer c'est une forme de violence qui ne mène à rien. On traite les pensées comme un gaz. On ne peut arrêter le mouvement des molécules d'un gaz en le comprimant; au contraire, le gaz s'échauffe alors et les molécules deviennent encore plus agitées. Que fait-on? On lui donne de l'espace, tout l'espace. Le gaz en expansion voit le mouvement de ses molécules s'atténuer naturellement, sans violence. En physique, on parle de la détente d'un gaz. En méditation, la détente mentale consiste à offrir aux pensées tout l'espace, à les reconnaître comme Pur Espace. C'est la non-violence suprême. L'attention méditative n'est pas une concentration où toute autre forme que celle qu'on a élue est exclue et chassée hors du champ de conscience. Elle est inclusive: le Même accueille toute perception comme un nouveau surgissement du Même. Les pensées récurrentes dénotent un état émotif non résolu. Cela aussi on l'accueille. C'est uniquement dans cette ouverture que l'émotion peut éventuellement perdre son caractère dramatique et se résorber. Mais on n'accueille pas dans l'espoir qu'elle va se résorber. Dans l'attention méditative, il n'y a aucun calcul, car il n'y a personne qui médite.
    Pur Regard
    C'est ainsi que le regard arrive à maturité. En fin de compte, il faut en arriver à oublier ce qui ressemble à des éléments techniques dans la méditation. Quand on sent l'invitation du sommeil profond, on se dépouille de ses vêtements, on se met au lit et on ferme les yeux. Que fait-on à ce moment précis? On ne dort pas, on fait semblant de dormir. Et le sommeil vient de lui-même, sans être mis en demeure de se produire. De même, quand on sent l'invitation à méditer, on se dépouille de ses prétentions, on s'assied les yeux fermés et on fait semblant de méditer; soudain la méditation est là. La vision non duelle n'est pas un jeu pour quelques privilégiés. C'est notre héritage à tous. L'extinction de la souffrance passe par cette reconnaissance directe de «ce qui est». Cela implique la capacité de n'être que regard sans intention, sans explication. Cette puissance d'attention permet d'accueillir sereinement les émotions, les désirs et les pensées en psalmodiant «Il y a l'Être». Toutes ces modifications du Regard sont accueillies dans leur nature véritable, qui brille alors en toute clarté: Pur Regard. C'est dans ce désencombrement total que souffle le vent de la silencieuse paix du ravissement resplendissant.

  • L'hymne des origines et la fin des temps

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    (Article publié en 1997 dans le numéro 43 de la revue 3e Millénaire)

    lingam


    Cet univers, le même pour tous, aucun des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il était, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant avec mesure et s'éteignant avec mesure.Héraclite Les histoires de fin des temps reviennent périodiquement exciter l'imagination des humains qui vivent dans le temps. Quoi de plus normal? Mais, mieux que les prophéties et tout ce qui est anecdotique, le pressentiment de l'intemporalité parfois nous atteint. Même si cette intuition ne luit qu'un bref instant, elle n'en laisse pas moins une impression bouleversante. C'est de ce pressentiment et de cette impression rémanente que procède la recherche d'absolu en nous. Cette quête d'absolu en tout être humain, qu'il le sache ou non, demeure ce qu'il y a de plus profond. L'engouement pour «la fin des temps» n'est qu'un symptôme de la quête d'absolu. Rechercher la résolution de l'énigme de l'univers dans une fin des temps de nature événementielle ou dans une origine historique dénote notre difficulté coutumière de nous arracher au monde de la cause et de l'effet, d'échapper à l'explication horizontale de ce qui nous semble «arriver». Mais les visionnaires qui ont incarné la Tradition à toutes les époques et dans toutes les contrées, ceux qui ont reconnu cette maladresse et se sont sentis habités par la verticalité, ceux-là ont vu clair et quelques-uns l'ont exprimé. Le Rig Veda, sans doute le plus ancien recueil de textes spirituels qui nous soit parvenus, chante les «origines» dans un hymne justement appelé Hymne des Origines. HYMNE DES ORIGINES (Nāsadya sukta) Il n'y avait alors ni le non-être ni l'être. Il n'y avait ni espace physique ni espace subtil. Qu'est-ce qui voilait Cela, qu'est-ce qui l'abritait? Qu'était l'Eau sans fond et impénétrable? Il n'y avait ni mort ni même immortalité, Il n'y avait alors aucune manifestation de la nuit et du jour. Ce Un respirait sans souffle, mû de soi-même. Qu'y avait-il d'autre que Cela? Quel délice supplémentaire pouvait-il y avoir? Au tout début, des ténèbres recouvraient les ténèbres. Cette Étendue indistincte était tout. En ce temps, ce Non-né vacant, ce Un tout-puissant, Émergeant, apparu par le pouvoir de l'Ardeur. Au début, se développa une sorte de Désir, Qui fut le tout premier germe de la pensée. Cherchant avec sagesse au plus profond d'eux-mêmes, Les visionnaires découvrirent le lien entre le manifeste et le non manifeste. Leur cordeau était tendu à l'horizontal. Quel était le dessous, quel était le dessus? Il y eut des porteurs de semence et de puissantes forces; En bas était l'Instinct, en haut la Grâce. Qui sait en vérité? Qui saurait annoncer ici D'où est apparue cette création, d'où elle a été lancée? Même les dieux sont en deçà de cette émergence. Qui peut dire d'où elle émane? Cette création, d'où elle émane, Si elle est tenue ou si elle ne l'est pas, Celui qui l'imprègne dans l'espace le plus subtil Le sait sans doute, ou peut-être ne le sait-il pas… (Rig Veda X, 129) Cet hymne du visionnaire védique projette une lumière si pénétrante sur «l'origine» qu'il peut servir de fondement à notre vie toute entière. On n'y livre pourtant aucune information, on n'y fait aucune annonce tonitruante qui puisse faire la une des journaux… Le ton est la sobriété. Mieux, il est résolument à l'interrogation plutôt qu'à l'affirmation. Non pas que le visionnaire soit ignorant; au contraire, c'est justement parce qu'il sait tout ce qu'il y a à savoir qu'il maintient la fenêtre ouverte, dans une attention en suspens qu'il n'ose effaroucher avec des dogmes vociférants. Il ne nous brosse pas le tableau d'un quelconque personnage épique à donner en pâture à la pensée. Il n'y avait ni le non-être ni l'être: rien auquel on puisse penser. Aucune image ne tient. L'hymne semble parler à l'imparfait, mais en réalité il n'y a pas de temps pour ce qu'il y a à l'origine. Quel temps pourrait bien conjuguer ce qui renferme le temps en soi? On pourrait tout aussi bien lire l'Hymne des Origines au présent, car l'origine n'est pas un événement de l'espace-temps; c'est l'unique réalité ici-maintenant. Peut-être bien que l'infinitif serait le plus approprié… Ce que le visionnaire met en relief, c'est l'inaptitude de quelque concept que ce soit à cerner la réalité de l'Origine. Pour les besoins de la communication, il le nomme «ce Un» (tad ekam). Mais qu'est-ce que ce Un alors qu'il n'y avait «ni le non-être (asat) ni l'être (sat)»? La scène ne saurait être plus vacante: pas de créateur, pas d'espace, pas de temps, pas d'être ni de non-être! Le manifeste ne provient pas d'un quelconque non-manifeste, comme si les deux étaient d'abord séparés, comme si l'un n'était pas l'autre. Nos concepts d'être (sat) et de non-être (asat), ainsi que ceux de mort et d'immortalité se réfèrent aux choses, subtiles ou grossières, à tout ce qui peut exister ou ne pas exister. Nos concepts d'existence et de non-existence s'avèrent tout à fait inapplicables à l'Absolu. Existence, pure existence, immortalité, tout cela n'est qu'images, même si ces images s'avèrent parfois utiles. Pourquoi Cela aurait-il besoin d'être immortel quand il n'y a que Cela ? L'intellect, qui ne fonctionne qu'en fonction des «choses» saisissables par un observateur particulier dans un espace et un temps donnés, peut-il saisir Cela, ce Un, «cette Étendue indistincte» ? Dans le cadre du langage, toujours dualiste, le visionnaire védique tente d'amener l'intellect devant l'Immensité ouverte, devant l'Étendue béante, là où il ne peut que subsister une attention silencieuse, qui est l'essence de cette Étendue. Les faciles spéculations linéaires des philosophes occidentaux d'après-guerre sur l'existence et l'essence ou celles sur l'être et le néant tombent toutes ridiculement court devant une Réalité dont ni une affirmation ni une négation peut même égratigner la surface. L'univers ne vient ni de quelqu'un, ni de quelque lieu, ni de nulle part; c'est pourquoi il ne va ni vers quelqu'un, ni vers quelque lieu, ni nulle part. Il ne vient pas plus du néant, qui n'est qu'un concept intellectuel. La non-existence est donnée avec l'existence et aucune des deux ne «vient» de l'autre. L'image de l'eau est suggérée. Elle est à la fois nulle part et partout, à la fois visible et invisible, avec et sans forme. Elle suggère quelque chose qui n'aurait aucun opposé et tend donc à approximer «ce Un». C'est la pensée fragmentaire qui s'évertue à chercher «autre chose», à vouloir expliquer. Pour expliquer, il faudrait pouvoir amener une autre réalité. Or, comme le chante l'hymne, «Qu'y avait-il d'autre que Cela? Quel délice supplémentaire pouvait-il y avoir ?» Pourtant, il y a l'univers manifesté… Quelle est donc cette merveille? C'est l'émergence de «ce Non-né vacant». Comment émerge-t-il? Par le pouvoir de l'Ardeur (tapas). La manifestation de la Vie est l'expression de cette densité, ou ferveur, du Un. Il faut se laisser toucher par ce que ce mot évoque, car aucune autre explication n'est possible. Il n'y a pas là uniquement un processus accompli une fois pour toutes au «début des temps», mais bel et bien une donnée essentielle, indélébile et actuelle de la Réalité unique. Le visionnaire précise immédiatement qu'il se profile une sorte de Désir (kâma) derrière la manifestation et que là est le lien entre le manifeste et le non-manifeste. Le mot kâma signifie désir ou amour. Le désir dont il est ici question ne concerne pas une chose ou une personne; c'est plutôt l'ouverture essentielle du Un, ouverture qui seule permet l'existence de tout ce qui existe. Un autre mot pour ouverture serait liberté. Mais ce mot, dans notre langage courant, fait tellement référence à une personne qu'on ose à peine l'employer dans le contexte actuel. C'est parce que c'est possible et que «ce Un» est absolument sans limite que les êtres existent. C'est aussi par la même évidence qu'ils n'existent pas. L'hymne conclut sur une série d'interrogations ou plutôt de portes ouvertes qui sont à l'image même de ce Un. L'univers tel qu'il se manifeste devient possible par la question ouverte. L'hymne se termine sur l'ouverture suprême, car celui qui sait ne sait pas quelque chose. La conclusion n'est pas le renoncement à la connaissance, c'est la réalisation que «l'Origine» ne peut être connue comme on connaît quelque chose; c'est Cela qui demeure quand tout ce qui peut être perçu et nommé comme autre que soi s'est effacé et résorbé dans Cela. Pour les besoins de la communication, le texte semble nous parler d'un événement passé, mais ce dont il est question est proprement intemporel. Il y a Cela. On ne peut évidemment se référer à un début avant le temps. Tout Cela, ce Un, y compris sa manifestation que nous appelons l'univers ou le monde, tout Cela est donné en bloc, dans un Moment unique et sans second. C'est pourquoi Ce qui est à l'origine de l'univers est aussi Cela qui le soutient et cela qui le détruit et le transforme. L'offrande créatrice n'est pas séparée du support de la création; c'est la même Réalité, dans un même Moment. L'hymne au «Support cosmique» (skambha), tout particulièrement les trois strophes reproduites ici, font étrangement écho à l'Hymne des Origines. Comment se fait-il que le vent ne cesse de souffler? Que la pensée ne se repose pas? Pourquoi les eaux, qui cherchent à atteindre la vérité, Ne cessent-elles jamais de s'écouler? Le grand prodige au cœur de l'univers S'active à la surface de l'Étendue, grâce à l'Ardeur. Les dieux, quels qu'ils soient, prennent appui sur Lui Comme les branches d'un arbre sur le tronc. Lui, auquel les dieux apportent sans cesse Un tribut incommensurable dans l'espace fini Avec les mains et les pieds, par la parole, par l'ouïe et par le regard Parle-moi de ce Support: quel est-il? (Atharva Veda X, 7, 37-39) L'Hymne des Origines est donc aussi l'Hymne de la Réalité, ce qui veut dire telle qu'elle est maintenant. Il entrouvre la porte sur le lien entre le non-être et l'être, entre ce Un et tout ce qui évolue dans le devenir. On nous dit que les visionnaires ont découvert ce lien et que leur cordeau s'étend à l'horizontal, ce qui signifie entre le non-être et l'être. «En bas était l'Instinct, en haut la Grâce»: cette phrase courte mais puissante révèle l'intuition profonde du visionnaire sur le mécanisme de la création de l'univers mais aussi sur celui de la libération de l'homme. L'univers est Pure Conscience et à travers les mécanismes de perception de cet univers, notamment le système nerveux d'un être humain, sa nature véritable brille, tout en étant recouverte par l'impression illusoire d'exister en tant que personne, comme une entité séparée du Tout. Nous ne pouvons faire disparaître cette couche d'ignorance de la façon dont nous visons un but, car tout ce que nous pouvons viser est encore quelque chose et ne saurait être ce Un. La seule manière consiste à observer que nous sommes déjà ce Un, ce qui veut dire aussi nous mettre à agir en tant que ce Un. Il n'y a pas de chemin vers ce que nous sommes déjà! Il n'y a qu'à le voir et vivre en conséquence. Agir sans intention personnelle, demeurer détaché des fruits de l'action, méditer sur notre nature véritable, tout cela fait référence à l'absence d'entité personnelle; c'est là non seulement le cœur mais la totalité de la spiritualité. C'est le message fondamental des Upanishads, de la Bhagavad Gita, des Yogas Sutras de Patanjali, de l'Advaïta Vedanta (la vision non duelle), de l'enseignement du Bouddha et de tous les grands textes spirituels authentiques non seulement de l'Inde mais de la terre entière. Telle est l'essence même de l'Hymne des Origines: le don, le sacrifice, la grâce. Le Veda accorde une importance extraordinaire au sacrifice, à l'offrande (yagya ). Notre tradition judéo-chrétienne aussi s'y réfère abondamment: la notion d'offrande revient souvent chez les Patriarches et dans la vie du Christ. Dans la formulation védique, il est beaucoup question de rites sacrificiels, d'oblations, d'incantations, de formules, etc., comme dans toute religion, mais tout cela puise son origine dans l'essence de l'offrande. C'est ainsi que le rite de célébration eucharistique de l'église catholique romaine demeure, aujourd'hui encore, fondé sur la réalité de l'offrande. Le Veda nous entretient de quelque chose de beaucoup plus profond que ce qu'ont pu y voir les érudits qui l'ont d'abord présenté, traduit et commenté. Les «experts» universitaires y ont surtout vu des rites à des divinités diverses, représentant la plupart du temps des forces de la nature. On s'est vite empressé de conclure à une sorte de religion primitive et «polythéiste». Tant qu'on n'accède pas à l'expérience directe de «ce Un», le Veda ne révèle pas son secret. Quand on connaît la nature humaine, il n'est pas difficile de croire que ce qui devait être à l'origine des rites de célébrations de «ce Un» est effectivement devenu, au fil des générations, un ensemble de rites plutôt vides et un outil de domination pour la caste des prêtres, les brahmanes. C'est d'ailleurs ce qui a entraîné le rétablissement d'une spiritualité authentique par le Bouddha et par de nombreux autres réformateurs à l'origine du Vedanta. Bouddha est venu rétablir la vérité originelle du Veda, celle-là même que prétendaient célébrer les prêtres arrogants de son époque à la spiritualité dégénérée. Jésus est venu rétablir la même vérité, à l'origine de l'enseignement des Patriarches et de Moïse et que prétendaient aussi suivre les prêtres non moins arrogants d'une spiritualité non moins dégénérée. La dégénérescence des civilisations traditionnelles commence toujours avec la réification du sacrifice, avec la cristallisation et la banalisation des rites et des concepts. Très souvent, cela a coïncidé avec le passage d'une tradition orale vers une tradition écrite, c'est-à-dire lorsque l'accent repose lourdement sur des formulations et des représentations particulières devenus des absolus. Chaque fois que la spiritualité authentique tombe dans l'oubli, un ou des maîtres reviennent faire briller la lumière sur terre. L'offrande est un thème central de la Tradition et il est dominant dans le Veda. C'est par l'offrande que l'univers est créé et est maintenu. Rien dans le monde ne peut naître sans l'offrande, sans le sacrifice. L'être humain est conçu par un don (le père), il naît par un sacrifice (la mère) et peut grandir et prospérer par de nombreux autres sacrifices (les deux parents). Une œuvre d'art ou de science vient au jour par un sacrifice de temps et d'énergie. Un produit de consommation est fabriqué par le sacrifice d'une certaine matière première et d'une quantité d'énergie. À la guerre, la victoire est toujours acquise au prix de grands sacrifices. Au jeu d'échecs, ce miroir de la vie, les victoires les plus brillantes sont généralement le fruit d'une combinaison impliquant à l'origine un sacrifice. Partout dans l'univers la vie se manifeste grâce à l'offrande, tel la fleur qui doit mourir pour laisser venir le fruit, qui doit lui aussi disparaître pour que naisse un nouvel arbre. En fait, la création est l'offrande même. Le monde manifesté est le don de ce Un insaisissable en tant que ce Un, mais saisissable en tant que «monde». On ne peut pas dire que ce Un est. En tant que Lui-même il ne peut ni être ni ne pas être; il est l'Unique Réalité et les verbes «être» et «ne pas être» sont hors-jeu, inapplicables à Cela qui n'est ni quelque chose ni rien. Il est seulement quand quelque chose est. Mais alors seulement cette chose est. Le surgissement de la forme est la manifestation de ce Un, mais il amène aussi son retrait en tant que Un. Une chose est toujours perçue en tant que cette chose, sinon elle ne peut être perçue! Ce Un se manifeste en se retirant, il vient à être en s'effaçant dans l'oubli, un oubli créateur, dans un sacrifice de Lui-même en tant que Lui-même. Ce Un s'abolit en tant que Lui-même dans la montée d'une évidence perceptible, afin même qu'elle soit cette évidence perceptible. Paradoxalement, par cette abolition, il se maintient en tant que Lui-même. Voilà qui demeurera éternellement incompréhensible à l'intellect. L'être humain ne parviendra jamais à se connaître et à secouer son ignorance, tant qu'il ne deviendra pas complètement Cela dans le miroir de son système nerveux. C'est donc aussi par le sacrifice, par l'offrande que ce Un naît une seconde fois dans l'homme et c'est cette seconde naissance qu'on nomme libération ou réalisation. Jésus ne disait-il pas justement à Nicodème: «En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître à nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu.» L'homme se libère par «imitation» de Cela qu'il est déjà et qui est à l'origine de sa personne, à laquelle il tend à s'identifier. Il reproduit le processus créateur de l'univers dans son système nerveux. L'homme est l'univers lui-même. Tant qu'il l'ignore et se prend pour quelqu'un, il demeure victime de ses conditionnements et répand le chaos autour de lui. Le sacrifice créateur de ce Un inclut le «mauvais usage» qu'en fait l'homme. Mais dès que celui-ci prend conscience de sa nature véritable, il ne pense plus ni n'agit en fonction d'un but particulier: il devient le don, l'offrande, le sacrifice, le yagya du Veda. Il ne peut y avoir de réalisation spirituelle sans ce yagya, car c'est la définition même de l'éveil, c'est ce que fait constamment ce Un en manifestant tous les êtres, c'est-à-dire en étant tous les êtres. L'offrande, ou le don, c'est véritablement ce que nous nommons méditation. C'est reconnaître l'absence de méditant en tant qu'entité séparée de ce Un. C'est vraiment sacrifier l'illusoire identité personnelle du sujet qui perçoit et donc aussi de l'objet perçu, pour que vive complètement ce Un dans le miroir du système nerveux. C'est s'identifier à Lui, penser comme Lui, agir comme Lui. Comprendre ce Un c'est être ce Un consciemment. La vision radicale d'où a jailli l'Hymne des Origines propose de couper court au réflexe usé et maladif de toujours vouloir trouver une explication horizontale à tout ce qui nous arrive. La psychologie, tant qu'elle tente de nous endormir dans le monde de la cause historique de ce qui est, constitue une fraude colossale. Le changement de comportement de l'être humain procède toujours de l'évidence de la verticalité, devenue possible avec le relâchement de l'emprise de la plate et morne horizontalité de la pensée habituelle. Ce qui fonctionne, dans ou en dehors de toute thérapie, est proprement inexplicable. C'est une ouverture au transpersonnel et cela est ressenti dans le cœur. Toute guérison est miraculeuse. Miracle de la Vie. «Au début, se développa une sorte de Désir…» Le Désir (kâma) de l'Hymne des Origines n'est pas quelque chose de personnel, il n'a aucun but en vue, aucune stratégie à déployer. Il est Pur Amour. C'est à travers l'ignorance de sa nature véritable que la créature transforme le Désir cosmique en désir personnel (de quoi que ce soit), en convoitise, en commerce. C'est l'instinct: «En bas était l'Instinct». Ce que le mot instinct désigne ici ce sont les lois de la Nature, l'horizontalité de la cause et de l'effet, la force vive de l'univers telle qu'exprimée dans l'espace-temps, sans qu'il y ait encore conscience de la nature véritable de cette force vive dans le système nerveux de quelque «créature». L'offrande méditative est le processus par lequel la nature de Pur Désir— ou Pur Amour — du méditant est reconnue . Cela ne peut provenir d'un effort de la personne. Cela vient toujours d'en haut, parce que cela est toujours «en haut»: «…en haut la Grâce.» La question du désir est capitale. Ce que généralement nous nommons désir est l'appropriation par une entité fictive — la personne — du mouvement naturel de la Vie, qui est Pure Conscience et Pure Joie. L'accomplissement des désirs mène à une joie forcément incomplète et transitoire. La répression des désirs provient d'un autre désir et ne mène guère plus loin. Tout ce qui est fondé sur l'idée de personne procède d'une mauvaise lecture de Cela qui est. Cette maladresse recouvre la nature véritable de ce Un; comment se surprendre que la paix incommensurable de ce Un semble alors faire défaut? Le Désir de l'Hymne des Origines n'a aucun but. Le désir d'un être humain est pur calcul et attend toujours un retour sur son investissement. Le mot sanskrit kâma signifie, à l'origine, Pur Amour. Ce n'est que plus tard qu'il prend le sens de désir humain. L'essence même de toute démarche authentiquement spirituelle est la cessation naturelle de l'idée de personne, son évanouissement devant la vérité de ce Un. Les désirs cessent alors automatiquement de nous tracasser; ce n'est plus un sujet à l'ordre du jour. Dans la Bhagavad Gita, Krishna insiste sur le renoncement aux fruits de l'action. Le Christ vivait le renoncement à toute forme de volonté personnelle et n'accomplissait que la volonté de «son Père». Toutes les grandes traditions ont annoncé la grandeur du renoncement, la toute-puissance du contentement. Pourquoi si peu d'êtres humains y sont-ils arrivés? Tout simplement parce que la plupart sont demeurés quelqu'un qui veut renoncer! Quelqu'un ne peut pas vraiment renoncer, car quelqu'un ne peut que vouloir quelque chose pour soi-même. Quand le renoncement semble être une affaire rentable, alors ce quelqu'un mène une vie de saint. Mais dès qu'une certaine lassitude ou un certain assoupissement s'installe, quand d'autres désirs promettent un meilleur rendement à court terme, alors c'est le retour aux comportements antérieurs. Incontournable méditation: quand il n'y a plus personne pour s'approprier le Désir, c'est le véritable renoncement. Le sacrifice authentique ne consiste pas à se priver de quelque chose en vue de plaire à une divinité afin d'obtenir une faveur (même vouloir le paradis c'est rechercher une faveur, autre chose ), comme cela est devenu le cas dans la plupart des religions, y compris dans la religion védique ancienne. Ce n'est pas un placement destiné à rapporter des dividendes, ce n'est pas une transaction d'affaires. C'est l'Acte, la Vie elle-même, dans la plénitude du Don, dans l'Offrande ouverte. L'Acte n'est pas un phénomène de l'espace-temps, ce n'est pas quelque chose de localisé. Dès que la nature véritable de ce Un se met à resplendir en toute clarté à travers le système nerveux d'un être humain, alors tout ce que cet être humain pense, dit et accomplit est un reflet direct de l'Acte. C'est cela qu'on nomme action juste. L'action juste n'est pas morale; elle n'est certainement pas immorale non plus! Moralité et immoralité se réfèrent toujours à l'idée de personne et n'ont donc rien à voir avec la vision profonde de la Tradition. Le changement de comportement est un effet, jamais une cause. Vouloir changer de comportement, ça demeure toujours à la surface et ça ne va jamais très loin. Quant aux sacrifices, j'en identifie donc deux sortes: d'une part, ceux des êtres humains entièrement purifiés, ce qui est rare et demeure le fait d'un seul individu ou de très peu comme dit Héraclite, faciles à dénombrer, d'autre part, les sacrifices matériels, corporels, accomplis dans le devenir et tels qu'ils conviennent à ceux qui sont encore liés au corps (Jamblique, Les Mystères d'Égypte, V, 15) Profondément, le sacrifice à l'origine de la création n'est pas un acte particulier de l'espace-temps, pas plus que le sacrifice libérateur — l'attitude méditative — ne constitue une activité locale dans l'espace et dans le temps. Les deux sont ici-maintenant, actuels, intemporels. Nous n'existons pas dans le temps! Ce n'est pas grâce à un exercice tributaire du temps que nous pouvons nous libérer du concept d'être des entités évoluant dans le temps. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien à accomplir en tant qu'êtres humains encore identifiés au corps et au fait d'être quelqu'un. Au contraire, une diète saine et pure, un minimum d'exercice, l'équilibre intelligent entre l'activité et le repos, tout cela favorise le fonctionnement harmonieux du corps et de l'esprit, ce qui n'est pas sans rapport avec le désencombrement nécessaire à l'éveil à notre vraie nature. Un corps en désordre est une source de perte de temps et d'énergie; au contraire, un corps pur et énergique permet de consacrer son énergie et son attention à l'investigation profonde, qui est la grande œuvre de l'incarnation humaine. La fréquentation de gens et de textes inspirés imprime à l'esprit un mouvement vers la clarté, sans laquelle aucune libération n'est possible. Enfin, la libération des restrictions figées dans le corps et la pratique du pranayama, tel qu'enseignées depuis des millénaires, favorisent l'éveil et la montée d'une énergie sans laquelle l'être humain ne peut absolument pas percer le mur de la compréhension strictement intellectuelle. C'est la reproduction dans le système nerveux de l'Ardeur cosmique (tapas). Il est clair que si rien n'est fait, l'être humain continue à dévaler la pente de la cristallisation accrue de son énergie et de sa vision. Il n'est donc jamais question, dans une approche non duelle, de ne rien faire! C'est simplement qu'il convient de savoir de façon certaine qu'en fin de compte tous les efforts, tous les buts et tous les programmes sont fondés sur la dualité et que c'est cela qui doit céder. La «pratique spirituelle» est tout ce qu'un être humain accomplit consciemment en se référant au silence profond de sa nature véritable, sachant que cela ne peut qu'en permettre l'épanouissement total dans sa vie. C'est un acte accompli dans le détachement, c'est-à-dire sans esprit de gain, sinon cela n'a aucun sens. Cela est l'essence même duyagya védique. Le sacrifice est l'Acte, qui est l'expression de la Pure Ouverture que nous sommes, depuis le «début». Agir en traînant un but alourdit l'action et la rend fermée sur le but et sur son auteur en tant qu'entité particulière et séparée de tout. La méditation, qui constitue le cœur même de toute démarche spirituelle, est une enquête sur le réel, une expérience menée sereinement pour découvrir la vérité. Toute démarche qui affirme avec véhémence éloigne de la connaissance de ce Un, qui est Ouverture. En reproduisant en lui-même le yagya de l'Origine, le méditant est l'Origine. C'est cela la connaissance véritable. Le sacrifice est aussi vénération (puja). Vénérer, c'est le mode fondamental de l'existence et c'est celui que retrouve l'aspirant. Tout ce qu'il accomplit devient vénération. Sa conduite est vénération de la Vie, de ce Un. Ainsi, l'expressionbrahmacharya a fini par désigner le célibat observé par l'aspirant. Mais ce mot signifie d'abord qu'on suit l'exemple de Brahma, de ce Un; cela veut dire qu'on agit comme Lui, qu'on est Lui. L'expression brahmacharya signifie donc l'attitude ouverte de l'aspirant, ouverte sur la Vie elle-même plutôt que sur une forme particulière, et elle caractérise son attitude en tout. Le comportement de l'aspirant dans l'espace-temps se glisse éventuellement dans cette ouverture et le changement survient de façon naturelle. L'ouverture, ou sacrifice, que désigne ce mot n'est pas la suppression de la joie, c'est le cadeau de la vraie vie. Il en va de même du souffle. Le véritable pranayama n'est pas un exercice particulier de respiration, c'est le sacrifice du souffle de vie, l'absence de toute trace de désir dans le souffle. «En bas était l'Instinct, en haut la Grâce.» L'inspiration est la Grâce créant l'individu régi par l'Instinct, c'est-à-dire par les lois de la Nature. L'expiration est l'offrande de toute forme érigée dans l'espace-temps. Dans le repos qui suit, l'aspirant demeure dans le sans-forme originel de ce Un, dont l'Hymne des Origines dit qu'il «respirait sans souffle». De même, le regard méditatif luit dans la cessation de tout but, de tout désir, de toute prétention, de toute intention. Tout cela vient se fondre et se dissoudre dans l'attention, dans le Pur Regard. C'est la transformation du désir en offrande, le retour au sens originel de kâma, l'abolition du centre de perception particulier appelé «je» en faveur de la Pure Perception qu'est «l'Origine».

  • la lumière de l'obscur

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    (Ce texte est une adaptation d’une interview publiée dans le numéro 45 de la revue 3e Millénaire en marge du lancement du livre Héraclite et la lumière de l'Obscur, publié aux Éditions du Relié à l’automne de 1997.)   Jean Bouchart d'Orval, il existe déjà plusieurs traductions et commentaires des fragments d'Héraclite: pourquoi vous êtes-vous consacré à traduire et à commenter ce penseur de l'Antiquité? Héraclite a formulé quelque chose de proprement inouï, mais ses contemporains avaient du ciment dans les oreilles et les commentateurs anciens et modernes qui ont suivi n'ont réussi qu'à banaliser et ternir l'éclat de sa lumière. En général, les traductions et les commentaires existants ne sont pas très satisfaisants, en ce sens qu'ils négligent l'essentiel chez Héraclite. L'homme de la fin du XXe siècle a besoin d'entendre le discours-tourbillon d'Héraclite (selon l’expression du Professeur Constantin Fotinas, dans sa magnifique préface) dans toute sa radicalité et, pour cela, il est mieux placé que les Grecs de la fin du VIe siècle avant Jésus-Christ. Nombreux sont ceux qui, dans les sociétés industrielles, ont suffisamment exploré le monde du paraître, celui de la forme, pour réaliser que ce qu'ils cherchent est au-delà de toutes . L'homme qui se retrouve devant le 3e Millénaire a la capacité et l'opportunité d'entendre Héraclite dire: « De tous ceux dont j’ai entendu le discours, aucun n’est allé jusqu’à reconnaître que cela qui est sage transcende toutes choses. » Le monde antique a d'abord principalement entendu parler d'Héraclite par Platon et Aristote. Ce sont ces deux mêmes, surtout Aristote, qui ont donné le ton à l'Occident en mettant de l'avant une démarche cultivée depuis lors par les carriéristes de la philosophie. Mais Héraclite n'est pas un philosophe tel qu'on l'entend en Occident: ce qu'il a formulé n'est pas fondé sur l'opinion, sur le point de vue personnel, ni sur le raisonnement ou sur la croyance. Il est un authentique sage, c'est-à-dire un être humain qui a cessé de se prendre pour un être humain ou pour quoi que soit, y compris pour un sage. Ce qui distingue un véritable sage des autres hommes, c'est qu'il a cessé de vivre comme un dormeur. Dans l'Inde traditionnelle, on utilisait le terme rishi pour désigner celui en qui l'ignorance a pris fin. Il faut souvent recourir à des termes exotiques, car dans ce domaine, nos mots européens ne veulent plus dire grand-chose. On appelle sage à peu près n'importe qui prétendant l'être ou s'en donnant l'air. Souvent, ce mot désigne quelqu'un qui s'est forgé un système de pensée à travers ses lectures et ses réflexions. Or, les idées qu'a exprimées Héraclite ne viennent pas étayer un système philosophique: Héraclite n'a rien à dire. Un des fragments dit: « Le Tout-Puissant dont l’oracle est celui de Delphes ne dit ni ne cache, mais fait signe. » Voilà: Héraclite est aussi celui qui fait signe et qui renvoie l'homme à sa propre lumière, plutôt que lui infliger un système de pensée ou un idéal et le confiner à l'indigence spirituelle pour le reste de ses jours. Il s'est d'abord et avant tout donné à l'écoute plutôt que d'essayer de se bâtir une opinion. La majorité des traductions et des commentaires d'Héraclite tiennent pour acquis qu'il avait un message à faire passer, une théorie à livrer au monde. Bien sûr, le texte peut parfois donner cette impression, mais contrairement à ce qui s'est passé plus tard en Occident, il est d'abord et avant tout le fruit d'une écoute réelle. Il est important de rétablir cela, sinon on fait dire à Héraclite des banalités. Ainsi, un des fragments importants dit: « L’Unique est Cela qui est sage: savoir que Cela qui connaît gouverne toutes choses à travers toutes choses. » La traduction habituelle de ce fragment dit quelque chose du genre de: « La sagesse consiste en une seule chose: savoir qu’une sage raison gouverne tout à travers tout. » Cela est défendable sur le plan de la grammaire, mais l'éclat d'Héraclite se trouve alors recouvert d'une couche terne qui banalise la lumière de l'Obscur. Traduire gnómè par « une sage raison » comble temporairement notre insécurité et nous sommes alors très tentés de l'accepter et de passer à autre chose. C'est toujours cette insécurité qui nous pousse à demeurer à la surface de l'existence et à nous agripper à tous les concepts qui rassurent et renforcent l'idée du « je » en objectivant tout. Ce que les ouvrages académiques nomment « une sage raison » et que les tenants de croyances religieuses appellent Dieu peut bien nous rassurer sur la plate horizontalité de notre monde imaginaire, où l'idée de sujet et d'objet se profile derrière chaque perception, mais tôt ou tard ce qui n'est pas réel s'effondre. Pour la plupart des êtres humains, cela se produit avec la mort du corps et de la structure égoïque. Mais faut-il attendre la mort pour réaliser notre ignorance colossale? Héraclite propose l'effondrement de cette ignorance maintenant, consciemment, lucidement, de sorte que ses résidus dans la mémoire, dont le corps fait partie, puissent être fondus et la liberté luire en toute clarté. Ce n'est pas qu'Héraclite nie l'existence d'une sorte de sage raison, mais il suggère d'aller voir la nature véritable de cette sage raison. Après avoir entendu « une sage raison », l'attention s'assoupit, l'enquête stagne. Quand on se contente du mot lui-même, on entretient le concept d'une entité séparée de soi qui gouverne tout comme un gouvernement fait avec ses citoyens, avec des buts, des moyens et des résultats. La « sagesse » devient alors quelque chose, ce qu'Héraclite dit justement qu'elle n'est pas. Ce qu'Héraclite a réalisé dans sa méditation est radical; c'est pourquoi il a vécu de manière audacieuse et ce qu'il propose n'est pas banal. C'est la réalité qui est audacieuse. Dès qu'on ose délaisser, ne serait-ce qu'un moment, les représentations traditionnelles sécurisantes, l'émerveillement vient. La vérité s'avère être tellement plus simple et plus élégante que tous les modèles avec lesquels l'homme s'est torturé le cerveau depuis des millénaires! Le sens premier de gnómè est « la faculté de connaître »; c'est « cela qui connaît » qui gouverne tout car c'est « cela qui connaît » qui est tout. Mais la pensée, dans sa peur de sortir du connu, s'est hâtée d'en faire « une sage raison » qui contrôle tout d'une façon volontaire. Héraclite nous invite, dans ce fragment et dans plusieurs autres, à sortir de l'image infantilisante d'un Dieu avec des visées pour ses créatures, des plans, des stratégies, un Dieu qui négocie avec ses « sujets », un Dieu dans le devenir, un Dieu surpris par le temps. Vous parlez d'une écoute réelle. Qu'entendez-vous par là? L'écoute est fondamentale pour Héraclite. « N’étant pas versés dans l’écoute, ils ne savent pas non plus parler », dit un des fragments. Nous pourrions dire qu'ils ne savent pas penser, parler, ni agir. Le « ils » de ce fragment, ce sont les dormeurs, comme les appelle aussi Héraclite, ceux qui vivent de façon inconsciente et automatique, jour après jour, année après année, qui continuent de prétendre, malgré les démentis quotidiens que leur apporte la vie, qu'ils sont les auteurs de leurs pensées, de leur paroles et de leurs actes en tant qu'entités individuelles. L'écoute dont parle Héraclite dans ses fragments ne devient possible que lorsque l'être humain réalise profondément la futilité ultime de toutes ses prétentions et stratégies. Il se passe alors quelque chose de frais: l'écoute est sans but, sans attente de quoi que ce soit, sans sujet et sans objet. Personne n'écoute et rien n'est écouté, mais il y a écoute. Si l'on veut, on peut appeler cela méditation, mais l'important c'est la réalité elle-même et non le concept ou le mot. Jusqu'à maintenant, l'écoute de l'homme, à peu d'exceptions près, a toujours été l'écoute de quelque chose, de quelqu'un. Il y a toujours quelque chose qui est attendu, quelque chose auquel on pourrait accéder par une voie, peut-être en faisant du yoga, en pratiquant la méditation, en priant, en devenant bouddhiste, ou chrétien, ou encore en fréquentant un ashram en Inde pendant des années. Ce n'est pas que ces démarches soient mauvaises, non; c'est notre attitude qui est maladroite, c'est notre esprit de gain qui nous éloigne de ce que nous recherchons. Héraclite dit: « Si l'on n'attend pas l'inattendu, on ne le découvrira pas, lui qui est inexplorable et sans accès. » Il propose une écoute désencombrée du contenu de la mémoire, une écoute vraiment silencieuse, purgée de toute velléité de changer quoi que ce soit à ce qui est. Non que les changements vont cesser. Au contraire, Héraclite souligne le caractère dynamique de la manifestation de l'Unique: « Tout s’écoule », dit-il, « Tout cède et rien ne tient », ou encore « Le soleil est nouveau chaque jour », ou encore « On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve. » D'ailleurs, le seul changement véritable chez l'homme se produit au moment où il se laisse saisir de l'Inattendu. Héraclite appelle aussi cette écoute celle du logos: « La sagesse veut que ceux qui sont à l’écoute, non de moi mais du logos, conviennent que toutes choses est l’Unique ». Ce n'est pas un homme qui est écouté, ce n'est pas un concept ni un idéal, non: c'est le logos, qui est un mot utilisé pour nommer cela qui est inexplorable et sans accès, mais qui est notre nature véritable. Le mot logos est heureux, car si l'on ne connaît pas le grec il ne veut rien dire et c'est tant mieux. Quand on peut mettre un sens sur le mot logos, il faut davantage de temps pour se défaire des représentations. Bien sûr, pour moi qui ai le handicap d'avoir étudié un peu le grec ancien, on peut s'amuser à se pénétrer d'un sens profond et perdu du mot logos — je l'ai fait — mais plus profondément le mot ne veut rien dire! Aucun mot ne veut dire quoi que ce soit de réel si l'on insiste pour qu'il dise quelque chose… Se libérer du sens permet de demeurer l'esprit clair. Héraclite dit ailleurs: Dans la clarté de l'esprit tout devient lumineux. Héraclite fait signe du côté de l'éclaircie. Dans un des fragments que vous venez de citer, Héraclite parle de l'Unique. Pourquoi traduisez-vous par «toutes choses est l’Unique», plutôt que par «toutes choses sont l’Unique»? Parce qu'il y a identité totale entre « toutes choses » et l'Unique, qui est « Cela qui connaît ». À partir du moment où nous réalisons que « toutes choses est l’Unique », nous cessons de concevoir « toutes choses » comme des entités distinctes de « Cela qui connaît ». L'idée de mettre le verbe être au singulier fait ressortir cela. Voici notre confusion: nous concevons l'Unique et, quelques secondes plus tard, nous nous demandons comment nous pourrions intégrer cela au « monde », à la vie de tous les jours. Si on est vraiment préoccupé par l'idée de faire avancer le monde, il faut se demander si on a bien été saisi de l'Unique, ou si à partir de quelques lectures, on s'est fabriqué des opinions qu'on n'a pas vérifiées soi-même directement. Héraclite nous invite à dépasser la mollesse spirituelle: « Pythagore, fils de Mnésarque, s’adonna à la recherche intellectuelle plus que tout homme et, ayant choisi parmi les écrits, se fabriqua une sagesse: érudition considérable, art fallacieux. » Quand l'Unique n'est encore qu'un concept, qu'une opinion, on finit par s'en lasser et on s'ennuie: il faut alors trouver autre chose de plus excitant. Quand on a dit l'Unique, on a tout dit et il n'y a rien d'autre à intégrer, car il n'y a tout simplement rien d'autre! Si l'on a vraiment compris l'Unique, on a aussi saisi le corps. La réalisation de l'Unique n'est pas la négation du monde, c'est le connaître enfin! Quand on a saisi la réalité du rêveur, on ne parle plus de son rêve comme « d'autre chose ». Bien sûr, les résidus dualistes de la mémoire prennent du temps à fondre. À ce niveau, on peut parler d'évolution de l'individu et de l'humanité, mais on ne peut pas à la fois avoir été vraiment saisi par l'Unique et penser au monde comme autre chose que l'Unique. Il faut mettre fin à la confusion colossale de l'homme et ne pas craindre les réputations, y compris et surtout la sienne propre. Il convient de respecter la beauté de chacun d'entre nous, en qui cette beauté se cherche, mais il convient également de dénoncer la confusion, surtout quand elle est enseignée. C'est en tout cas ce que faisait Héraclite de son temps: « Pour les éveillés, le monde est Un Seul, mais chacun des endormis se réfugie dans un monde individuel. » Qui aura l'audace d'aller vérifier cela en lui-même? Tant qu'on n'est pas allé voir soi-même en soi-même et surtout en toute humilité, c'est-à-dire sans point de vue, le discours demeure à la surface et ultimement vain. Ne sommes-nous pas parvenus à un moment où nous pourrions oser laisser tomber nos masques et nos prétentions à être des «sages», tant que les résidus de peur et de préhension en nous n'ont pas été fondus complètement? Nous vivons des temps où le marché de la spiritualité est saturé de dormeurs qui se présentent comme des « éveillés », des « êtres réalisés », des « sages », ou autres profanations du genre. Ne serait-il pas rafraîchissant si tous ceux qui écument les milieux spirituels, qu'ils soient occidentaux ou orientaux, levaient publiquement la confusion et l'ambiguïté une fois pour toutes? Enseignants, précepteurs, écrivains, conférenciers et autres personnages publics qui savent fort bien ne pas être encore totalement libres des résidus mentaux, surtout ceux qui se sont prématurément eux-mêmes proclamés libres, se sont laissés proclamer par d'autres, ou sont tentés de laisser planer une ambiguïté à ce sujet: quelle éclaircie ce serait si tous devenaient honnêtes et véridiques! Mais il faut d'abord lever la confusion intérieurement et cesser de se raconter des histoires. Chacun sait en lui-même où il en est avec lui-même; au fond, personne ne croit vraiment en ses propres histoires. Tant que nous redevenons encore un des dormeurs dont parle Héraclite, ne serait-ce qu'un instant, nous devrions nous offrir la joie et le confort de le voir, d'en convenir et surtout ne pas propager la confusion autour de nous. C’est un objet d’étonnement, même d’émerveillement, de voir quand et comment nous pouvons redevenir des dormeurs avec la plus grande facilité! Bien sûr, un être en qui la liberté s'est complètement actualisée peut formuler quelque chose, y compris dire qu'il est un éveillé, si cela convient au moment, mais c'est toujours pédagogique; ce n'est pas de la prétention, car il n'y a plus personne pour prétendre. Ça c'est autre chose; mais c'est rare. Pourquoi le titre «Héraclite et la lumière de l’Obscur»? Dans l'Antiquité, on a surnommé Héraclite « l'obscur », car très peu de gens parvenaient à saisir la portée de ses paroles. Rien de neuf en cela: les ténèbres ont-ils jamais pu saisir la lumière? Héraclite est obscur pour qui n'est pas dans l'écoute humble, c'est-à-dire pour celui qui attend un message, ou, pire encore, qui attend une confirmation de son propre message. Depuis combien de temps écoutons-nous des messages? Le « message » empêche l'intelligence d'aller jusqu'au bout d'elle-même. Par exemple, peut-on échanger de façon lumineuse en public avec des politiciens actifs? Jamais, car ils ont toujours quelque message à faire passer. Ce n'est qu'à leur retraite que certains savent parfois écouter un peu et donc parler un peu mieux. Assez de messages! Mais dans l'humilité de celui qui ne prétend plus savoir, qui n'essaie plus de prendre, d'appréhender une réalité, une grande lumière jaillit. Ce n'est pas une lumière quelconque par rapport à une possible obscurité, car cette lumière n'a pas de contraire. Toute affirmation a son contraire, mais le logos auquel se réfère Héraclite n'affirme rien: il est ce qu'il est. Ce n'est pas la lumière versus l'obscur, c'est la lumière de l'Obscur. L'Obscur, c'est Cela qui est sans signe distinctif, qui n'est pas un objet à être saisi par un sujet; c'est Cela qui est le saisissement lui-même, qui est pur regard, pure conscience. Cela ne peut être saisi, car Cela est saisissant. Chaque fois que nous prêtons une réalité objective à quelque objet que ce soit, physique ou subtil, tôt ou tard la vie nous envoie un démenti. L'homme doit faire l'expérience de la vacuité de réalité objective du « monde »: son essence n'est rien à quoi on puisse penser. La lumière véritable ne peut provenir que de l'Obscur, elle ne peut qu'être cet Obscur. Toute description, toute qualité, toute affirmation sont conceptuelles. Ce sont des histoires que nous nous racontons. Ces histoires peuvent pointer en direction de l'Obscur, elles peuvent faire signe vers l'Unique, mais elles ne le décrivent pas vraiment. Héraclite semble souvent aller contre ce que nous appelons ici «le gros bon sens». Qu'en pensez-vous? C'est tout à fait juste. « Le gros bon sens » est souvent un mou ramassis de clichés fondés sur la torpeur. C'est tout ce qui semble aller de soi pour les dormeurs. Ainsi, quand nous « dormons », nous estimons que si nous pouvions vraiment contrôler tous les paramètres de notre existence, nous atteindrions un bonheur insurpassé; nous entretenons l'opinion que notre souffrance est plus ou moins l'effet du hasard. Or, rien n'est plus faux et Héraclite a la vigilance de le souligner à sa manière, par une formule lapidaire et percutante: « Que tout ce que désirent les hommes arrive ne serait pas mieux. » Nous en avons d'ailleurs la preuve chaque jour: ceux qui disposent de moyens financiers ou autres plus importants que la moyenne des gens ne sont pas mieux. Ils ne sont peut-être pas pires, mais ils ne sont pas mieux. En vérité, ils n'ont que davantage de ressources pour actualiser leur pensée, pour exposer le contenu de leur mental. Bien des gens passent pour plutôt sages dans la vie, simplement parce qu'ils ne disposent pas de la possibilité matérielle d'actualiser toute la profondeur de leur ignorance. C'est justement cette idée qu'il faut intervenir pour améliorer son sort qui cause l'agitation et la souffrance de l'être humain. L'idée même d'améliorer son sort dénote l'ignorance de la réalité. Mieux, c'est la notion même d'avoir un sort qui est le fondement de tout ce cirque épuisant. Sans arrêt nous intervenons, ou croyons intervenir, de façon personnelle dans les processus de l'existence. Cet interventionisme tout humain est fondé sur une lecture erronée de la réalité. Il n'y a pas d'individu, il n'y a que la Vie. Avant même que nous commencions à savoir que nous existons, chaque matin, tout est parfait: une grande intelligence et une grande beauté sont à l'œuvre. Avons-nous besoin « d'intervenir » pour respirer, pour digérer, pour assimiler, pour dormir, pour régénérer nos cellules, pour marcher, pour voir, pour entendre, pour sentir, pour naître, pour croître, ou pour mourir? Le plus amusant, c'est que même pour avoir la pensée que nous sommes quelqu'un qui intervient, nous n'avons pas à être quelqu'un: cette pensée vient à tous les êtres humains de la même manière, sans intervention! Tout est un cadeau de la beauté. La manifestation de la vie, c'est la beauté en marche. C'est quand on associe la beauté à quelque chose que ce que nous appelons la laideur vient. Mais même cette laideur pointe vers la beauté, car elle permet à l'homme d'éventuellement la discerner. Héraclite dit que « la foudre gouverne toutes choses ». La foudre c'est ce qui est imprévisible, tout-puissant et instantané. Quand la foudre retentit, tout semble arrêté, figé, dans un moment intemporel. C'est que justement ce qui est intemporel gouverne ce qui nous semble «arriver», ce qui est tributaire du temps, car ce qui « arrive » est l'actualisation de Cela qui connaît, et qu'Héraclite nomme ici la foudre. Mais l'homme prétend tout de même gouverner « sa » vie… Héraclite insiste sur l'impermanence de toutes choses. Ne se rapproche-t-il pas de Bouddha en cela? Héraclite a vécu exactement à la même époque que Bouddha en Inde et que Lao-tseu en Chine, mais aucun des trois n'a jamais entendu parler des autres. Ce serait de toute façon un manque de vision que d'essayer de voir l'influence d’un authentique sage sur un autre. Ce qui relie les humains ensemble n’est pas horizontal mais vertical: c’est la vérité éternelle. Les trois ont formulé la Tradition, c'est-à-dire ce qui ne se réfère pas au temps et à la personne. Dans les trois cas, c'est la même source qui œuvre: il ne faut donc pas se surprendre de trouver une identité de fond. Mais ce n'est pas essentiel d'entreprendre de longues études comparatives; mieux vaut s'établir soi-même dans cette source! Pourquoi Héraclite insiste-t-il, dans plusieurs fragments, sur l'impermanence de toutes choses? C'est que l'homme, dans sa vie de tous les jours, insiste lui-même lourdement sur la permanence de ces choses! Bien sûr, intellectuellement nous savons que «tout cède et rien ne tient», comme dit Héraclite, mais sur le plan émotif, là où tout se joue dans notre vie, nous agissons comme si toutes choses étaient permanentes. Pourquoi s'étonner de rencontrer la souffrance? La souffrance est toujours le résultat d'une lecture distraite de la réalité. Nos actions, nos paroles et nos pensées sont toutes des interrogations, à savoir qu'est-ce qui est réel? Ressentir tel ou tel désir c'est en fait poser la question: « est-ce que cela est bien réel? » La réponse n'est-elle pas toujours la même? Pourquoi continuons-nous à agir, parler et penser comme si tout allait durer au niveau des formes et des phénomènes? C'est tout simplement que nous ne poussons pas l'enquête assez loin pour vraiment éradiquer l'illusion tenace qu'il existe des choses individuelles et donc une multitude d'entités. Quand on se donne vraiment à l'écoute, une véritable compréhension prend place, à savoir que « toutes choses est l’Unique ». À ce moment-là, on cesse de prétendre à une pluralité d'existences. Si le bavardage mental s'apaise vraiment, ne serait-ce qu'un moment, la réalité de la Pure Conscience se révèle. Comment alors parler d'un Dieu séparé de ses « créatures », comme le proposent plusieurs religions? Comment alors se contenter d'échafauder une théorie sur la réalité et de s’appesantir sur des images, comme le font les scientifiques qui ne poussent pas plus loin leur enquête? Un dernier mot? Nous pourrions le laisser à Héraclite lui-même: « C’est l’héritage légué à tous les hommes de se connaître eux-mêmes et de vivre dans la clarté. » Nous avons tous la capacité de reconnaître le vrai, car nous sommes la vérité elle-même. C'est cette vérité qui se cherche dans ce que nous appelons notre vie, nos pensées, nos paroles, nos actes. L'ombre est présente en nous afin de confondre ce reflet que nous prenons pour la lumière et de faire ressortir la vraie lumière, la lumière de l'Obscur. C'est pourquoi le sage d'Éphèse dit: « C’est le propre de notre nature véritable de se dévoiler en se recouvrant. »

  • La vie n'est pas démocratique

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      (Cet entretien a été publié en 1999 dans le numéro 51 de la revue Terre du Ciel)
     

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    On parle beaucoup de notre époque comme d'un âge des ténèbres et ça m'agace un peu, parce que l'homme ne s'est jamais si bien porté et que sur un plan planétaire la démocratie a gagné beaucoup de terrain au XXe siècle.

    L'idée de démocratie a peut-être progressé au XXe siècle, mais qu'en est-il de nous? Sommes-nous vraiment plus en paix qu'il y a un siècle ou un millénaire? Le fait de «bien se porter» a-t-il amené un questionnement plus profond? La sagesse et la liberté n'ont rien à voir avec la démocratie ou quelque régime que ce soit. L'immense majorité des sages de l'humanité — ces êtres vraiment libres — ont historiquement vécu sous des régimes non démocratiques. Ce que nous sommes, personne ne peut l'interdire, personne ne peut l'améliorer. Les chefs des grands pays occidentaux, le président américain en tête, se réfèrent à l'effort pour établir la démocratie comme système de gouvernement partout sur terre. On croirait presque que la démocratie est devenue le but de la vie sur terre. Il ne vient à l'idée de personne d'examiner, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, ce concept universellement martelé dans les cerveaux et qu'on ne voit même plus, un peu comme le mobilier de sa chambre devenu trop familier. Le mode démocratique de gouvernement est-il un bien absolu? Que cherche l'homme au juste? N'est-ce pas bien plus la liberté que la démocratie? Au point où nous en sommes, la plupart des gens croient que les deux sont la même chose. Or, c'est cela qu'il convient de contester, cette identité établie entre démocratie et liberté. La démocratie signifie-t-elle la liberté, la paix, le bonheur? Un régime non démocratique signifie-t-il nécessairement l'asservissement, la violence et le malheur?
    Vous n'allez pas nous dire que la dictature a fait le bonheur des êtres humains au XXe siècle…
    Les voyous auxquels vous faites référence n'ont fait qu'incarner la violence de leurs concitoyens. Hitler est arrivé au pouvoir en respectant les règles du jeu d'une démocratie constituée. C'est simplement qu'il n'appréciait pas beaucoup l'incertitude en temps d'élection et il a donc mis au point un système électoral impeccable, à l'abri de toute surprise… Il a continué sur la voie que nous connaissons parce que ses concitoyens ne s'y sont pas opposés sérieusement. Mais c'était voulu par les dieux. C'est pour cela aussi que les pays européens lui ont laissé le champ libre pendant si longtemps et que Churchill prêchait dans le désert durant les années trente. Dans leur mollesse et leur naïveté, les démocraties occidentales incarnaient la volonté des dieux! Démocratie et pouvoir personnel sont des notions bien relatives et fragiles. On pourrait dire, jusqu'à un certain point, qu'une royauté ou une dictature ne peut se maintenir que grâce au bon vouloir de la population. On a vu cela lors de la révolution française. D'autre part, la démocratie n'est qu'une forme faible et inefficace de dictature, périodiquement sanctionnée par des masses inertes et abruties par le matraquage de discours et de slogans conçus pour des êtres humains d'âge mental ne dépassant pas dix ans. Une fois élu, chaque chef de démocratie tente par tous les moyens légaux — parfois illégaux — de déjouer le système afin de pouvoir mieux gouverner. C'est évident. Ce système est perçu comme un obstacle pour ceux qui exercent le pouvoir. Voyez-le. Tout en prêtant serment de servir et protéger la constitution américaine, le Président rêve silencieusement de l'abroger afin d'avoir les mains libres. Car le Président a des chaînes plein les mains. La démocratie c'est un peu théorique et ça peut mener à des excès.
    Que voulez-vous dire?
    Il s'avère qu'à l'usage les régimes démocratiques sont en train de devenir de véritables caricatures. Il n'y a plus de véritables chefs. On ne gouverne plus; on navigue à qui mieux mieux, au gré des sondages d'opinions, afin de remporter les prochaines élections, qui sont toujours dans l'air et donnent le ton sans arrêt. Comme d'habitude, c'est aux États-Unis que le phénomène est extrême. On voudrait faire la guerre, mais on n'est pas prêt à accepter de perdre plus de deux ou trois soldats, préférablement lors d'un accident de la route ou à l'entraînement. On voudrait dépolluer l'Amérique, mais il faut à tout prix s'assurer tel ou tel gros état industriel aux prochaines élections et on ne doit donc pas se mettre à dos le sénateur, lui-même pris en otage par les gros pollueurs. C'est ainsi que les pluies acides continuent de tomber sur nos beaux érables canadiens… Pris en étau entre les sondages d'opinions, les puissants bailleurs de fonds des campagnes électorales et les lobbies (et c'est tout cela qui se reflète dans les luttes interminables entre la Maison Blanche et le Congrès) le Président est devenu une figure pathétique, une véritable icône de l'impuissance démocratique moderne.
    Oui, peut-être. Mais ici?
    Au Canada, on a beau se plaindre que le Premier Ministre gouverne sans consulter par les temps qui courent, mais c'est à la surface. Le Premier Ministre canadien, comme tous ses collègues des démocraties occidentales, consulte sans arrêt: il ne fait rien sans connaître les sondages d'opinions. D'ailleurs, il ne fait rien. Il suit. La population, elle, suit ce qu'elle entend répéter et qu'elle finit par accepter et trouver naturel. Le monde de l'information et de l'opinion se gargarise de mots, mais en s'assurant bien de toujours demeurer le cadre de la décence officielle et de l'insignifiance générale. Voyez que ce ne sont pas tant les personnages en place actuellement qui sont en cause, ni ceux avant, ni ceux après. Ce n'est pas le Canada non plus, ni la France, ni la Grande-Bretagne. Tout le monde suit. Tout le monde veut être certain de penser comme tout le monde mais, si possible, d'être le premier à le dire. La pensée n'est plus que citation et l'action fuite en avant. Courage, fuyons! Le système tourne à vide. C'est cela la démocratie: un monumental gaspillage de temps, de ressources et d'énergie. Mais on n'a pas à tenter de changer cela. Il n'y a actuellement pas mieux que la démocratie: c'est exactement ce qui convient à notre époque dégénérée. Il faut laisser la vague venir s'échouer sur le rivage, ce qui ne devrait tarder désormais. Je ne dis pas que nous ne devrions pas vivre en démocratie ou que les régimes démocratiques vont nécessairement s'effondrer, comprenez-moi bien. Je dis que nous sommes obnubilés par ce concept de démocratie, au point de nous faire oublier que la vie n'est pas démocratique. La crise qui s'en vient va remettre peut-être en question notre confusion.
    Que voulez-vous dire par «la vie n'est pas démocratique»?
    Quand l'être humain veut vraiment accomplir quelque chose qui lui tient à cœur, il ne propose pas un référendum ni un vote à main levé; il le fait. C'est pour cela que les démocraties se donnent des pouvoirs plus ou moins dictatoriaux en temps de guerre sérieuse; ce n'est pas nouveau, les Grecs et les Romains le faisaient déjà il y a 2500 ans. C'est pour cela que les entreprises privées, du moins celles qui survivent et qui prospèrent, sont menées de main de fer par l'autorité d'un seul. C'est pour cela qu'un général ne tient pas d'élection et ne regarde pas les sondages d'opinions quand il établit son plan de bataille. Quand on estime que les enjeux comptent vraiment et qu'il n'y a pas de temps à perdre, la démocratie est joyeusement jetée aux orties! Pourquoi cela? Parce qu'en soi la démocratie n'est pas naturelle et qu'elle ne reflète pas la vie; elle reflète la torpeur du mental humain. La vérité n'est pas démocratique et le dynamisme de la vie n'a pas sa source dans le multiple. Peut-on imaginer Jésus, Moïse ou Bouddha tenant un référendum sur la vérité? Même les vérités relatives ne sont pas démocratiques: Newton, Einstein, Bach, Mozart et Cie n'ont pas pris de votes à main levée pour trouver ce qu'ils ont trouvé… «Un seul en vaut dix mille pour moi, s'il est le meilleur. Il faudrait vraiment que les hommes épris de sagesse soient les juges de la multitude.» Héraclite La lumière ne vient pas du nombre, mais de la lumière. Une multitude d'ignorants ne remplacent pas un seul qui a cessé de dormir. Dans toutes les sphères de l'activité humaine, ce sont les «meilleurs» qui sont tout. L'historien romain Salluste nous dit, au début de son œuvre: «En lisant les récits des grandes actions que le peuple romain accomplit dans la paix comme dans la guerre, j'eus envie de rechercher quel ferment avait pu donner naissance à de pareils miracles (…) Et il m'apparut nettement que seule la valeur hors pair d'une poignée de citoyens était à l'origine de tout.» En soi, la démocratie ne constitue absolument pas une amélioration sur la royauté ou autre forme de gouvernement autocratique. Dans les temps modernes, nous en sommes simplement réduits à la démocratie. Nous avons une idée très naïve et simpliste de l'évolution des sociétés sur terre. L'idée moderne, en ce domaine, est que l'humanité a évolué de façon ininterrompue à partir d'une époque barbare vers les temps modernes civilisés, que nos sociétés démocratiques modernes constituent un grand pas en avant pour l'humanité et que l'évolution est à la veille de culminer, lorsque toutes les nations auront des gouvernements démocratiques. Je n'ai rencontré que très peu de gens capables de questionner ces idées reçues. Pourtant, les indices ne manquent pas pour indiquer que l'humanité a pu connaître autre chose que la barbarie dans le passé. Il conviendrait que l'homme moderne s'intéresse davantage aux sociétés traditionnelles. Ce qui caractérise le mieux une société dite traditionnelle, c'est que «ce qui se trouve au-delà de la vie aussi bien que de la mort 1» donne le ton. L'autorité, les lois, les institutions, tout est inspiré de la vision de l'Unique. Cela n'a bien sûr rien à voir avec certains états modernes qui imposent une religion comme loi. Une société traditionnelle est fondée sur l'Être et non sur le devenir. Il n'existe pas de hasard pour l'homme de la Tradition. Chacun accomplit sa tâche dans le cadre d'un espace social bien défini, qui est fondé non sur l'injustice et la violence, mais sur la connaissance de l'Unique dans sa diversité. L'homme moderne regarde de très haut le système des castes de l'Inde traditionnelle. Celui-ci ne veut certes plus dire grand-chose dans l'Inde d'aujourd'hui, mais autrefois il fonctionnait bien car il reflétait une réalité profonde. Nos sociétés démocratiques et égalitaires sont pourtant loin d'être exemptes de castes qui, elles, sont fondées sur la violence, car depuis longtemps l'Unique y a été perdu de vue. Dans la société traditionnelle, la royauté et l'autorité sont d'inspiration et de droit divins: le roi est un initié, un consacré. Nous avons beaucoup d'indices à ce sujet: les premiers rois d'Israël, les pharaons d'Égypte, les premiers rois de la Grèce, les rois de l'Inde traditionnelle, de la Chine traditionnelle, etc. Ces manifestations de la royauté sont déjà tardives, mais il reste que la royauté divine incarne une présence vivante tout à fait non mondaine. Ceci ne veut pas dire que sur le terrain, dans les affaires courantes ou mondaines, le souverain ne consulte pas. Au contraire, les grands souverains ont toujours su s'entourer de grands conseillers, qui sont à l'origine des grands gouvernements. «J'ai déclaré ce Yoga impérissable à Vivashvat; Vivashvat l'a enseigné à Manu; Manu l'a passé à Ikshvaku. C'est ainsi que par succession les roi-sages l'ont obtenu. Mais avec le temps, ce Yoga est tombé dans l'oubli sur terre ô Parantapa!» Bhagavad Gita IV, 1-2
    Mais l'histoire montre que ces sociétés traditionnelles étaient loin d'être des modèles…
    Ce que nous appelons la période historique, celle qui commence à être documentée par des textes écrits, marque la dégénérescence des sociétés traditionnelles et ce mouvement descendant tend à toucher le fond du baril dans les temps modernes. Les royautés que nous connaissons de l'histoire ne sont déjà plus que de grossières caricatures de la véritable royauté des sociétés traditionnelles. Les royautés modernes sont fondées sur l'habitude et les dictatures modernes sur le calcul, la ruse politique et la violence. Les deux constituent des usurpations. C'est d'ailleurs parce que l'Unique a été perdu de vue que les familles royales sont devenues vulgaires, dans tous les sens du mot, et que les têtes sont tombées. La chute des Habsbourg en Autriche-Hongrie, la destruction des Romanov en Russie et la chute libre du prestige de la famille Windsor au Royaume-Uni viennent accentuer de façon pathétique le long et inexorable déclin amorcé il y a des milliers d'années. Quand un souverain n'impose pas un respect véritable par sa seule présence, c'est qu'il est indigne de régner. La royauté véritable et l'autorité naturelle sont fondées sur la virtus, mot que les Romains utilisaient pour désigner quelque chose de beaucoup plus profond que ce que «vertu» signifie aujourd'hui. La virtus pourrait s'apparenter à ce que le mot sanskrit vîrya désigne: l'énergie héroïque éclairée par la lumière de la vérité. Ce que nous nommons vertu de nos jours est une affaire de morale, quand ce n'est pas une simple histoire de paraître. Voyez ce qui se passe en Amérique… Mettre l'accent sur la morale, l'éthique et les codes de comportement tatillons est un aveu de faiblesse, un symptôme d'indigence spirituelle. La bonne conduite, si vous me pardonnez cette horrible expression, est un signe de la virtus, non sa cause. La virtus n'est pas démocratique: c'est le haut qui éclaire le bas et non l'inverse. C'est la grâce qui permet à l'homme d'agir et de faire des efforts, ce ne sont pas les «efforts» qui amènent la grâce. C'est la lumière de la conscience qui éclaire «l'objet» et non l'inverse. Bref, c'est Dieu (la lumière consciente) qui connaît Dieu (l'objet); tant qu'on se perçoit comme un homme, on ne peut connaître Dieu, ni dans ses formes ni dans sa vérité absolue. Car «autre que Lui n'est pas». «Pour les hommes, c'est impossible [d'être sauvé]. Mais pour Dieu, tout est possible.» Jésus (Matthieu 19, 26) Sur le plan religieux, autrefois, le pontifex était celui qui, littéralement, était «le constructeur de ponts», «le faiseur de voies», entre le divin et l'humain. On ne devenait pas pontife suite à une campagne électorale et grâce à des marchandages mondains; on l'était surtout par sa capacité de refléter le Divin. Aujourd'hui «souverain pontife» désigne quelque chose qui s'inscrit dans la caricaturale lignée des sacerdoces artificiels des derniers siècles et millénaires. À plusieurs endroits, dans les Évangiles, on fait remarquer combien les foules étaient frappées par l'enseignement de Jésus et combien celui-ci parlait avec autorité. Les représentants des sacerdoces humains, c'est-à-dire fabriqués par la pensée frileuse de l'homme, ont-ils ce genre d'autorité naturelle? Pour en revenir à la démocratie, l'idée n'est pas ici de suggérer le retour de structures passées et de combattre les institutions démocratiques actuelles. La démocratie n'est pas une cause de la dégénérescence, elle en est une conséquence. Elle est un aveu de faiblesse de l'homme moderne. Pour qu'une société traditionnelle soit viable, il faut que le souverain dispose de l'autorité naturelle que confère une consécration authentique et qu'une large partie de ses membres sachent la reconnaître et la respecter. En ce sens, la démocratie était inévitable. Les dirigeants des démocraties ne voient jamais qu'à court terme: l'horizon limité de leur réélection. Dépourvus de toute clairvoyance, de moins en moins capables d'inspirer le peuple, les ternes chefs de cette fin de millénaire sont devenus les esclaves dociles de la volonté de plaire, consacrant et achevant le nivellement par le bas amorcé il y a longtemps. La méfiance et le mépris généralisés dont ils sont l'objet à la fin du XXe siècle est le juste salaire de la vulgarisation de l'autorité. Depuis longtemps en Occident (et toute la terre est occidentale aujourd'hui), il n'y a plus de vrai chef, parce qu'il n'y a plus d'homme véritable et qu'il n'y a plus de femme véritable. L'homme ne se connaît pas en tant qu'Unique, c'est pourquoi n'importe quel système moderne est voué à la misère. La démocratie moderne est un symptôme que quelque chose de fondamental est à revoir en l'homme et dans ses croyances. C'est cela qui est la bonne nouvelle. Nous n'avons ni à prévenir ni à hâter la perte de ce système fondé sur la prétention et l'inconscience: il court lui-même à sa ruine, ou plutôt à sa transformation. Il ne faudra pas trop larmoyer sur la disparition d'un mode de vie fondé sur l'avoir, le devenir et le paraître. Ce n'est pas vraiment la démocratie elle-même qui est déficiente (car, comme nous le disions, c'est un concept largement théorique), ce sont les dormeurs. Derrière la farce démocratique se profile une vision déficiente, qui se traduit par un profond et douloureux manque de confiance en la vie et par l'illusion du choix. L'homme ordinaire évolue dans un univers de pensées colorées par de lancinantes alternatives. L'homme humble et lucide n'a pas le choix. D'ailleurs, il n'est pas là: il n'y a que la liberté.
    La liberté ne consiste-t-elle pas à pouvoir choisir?
    Tant que vous ne voyez pas que toutes vos pensées sont conditionnées, vous dormez. Quand vous avez cessé de dormir, vous n'êtes plus là, ni pour dormir, ni pour vous éveiller et certainement pas pour choisir. Vous êtes la Vie. Les alternatives relèvent de la pensée, mais vous êtes libre de cela. Voyez-le.
    Est-ce de cette façon que nous pourrons changer la société afin qu'elle reflète davantage de tolérance?
    Nous pourrons changer la société intolérante en tolérant la société telle qu'elle est! Pourquoi voulez-vous changer la société? Pourquoi ce programme?
    Mais n'y a-t-il pas encore tellement d'injustices partout, même dans les pays riches?
    Mais qu'en savez-vous vraiment? Comment savez-vous que ce qui arrive est injuste? Où avez-vous appris cela? Vous avez entendu ce slogan et vous le répétez; tout le monde le répète. Mais comment pouvez-vous vraiment savoir ce qui est juste et ce qui ne l'est pas? Tant que vous ne vous connaissez pas vous-même, vous ne pouvez savoir ce qui est juste et quand vous vous connaissez, c'est-à-dire quand vous savez vraiment ce qu'est la vie, alors ces idées de justice et d'injustice ne vous viennent plus. Ce qui est juste, c'est ce qui arrive. Ça ne peut être autre chose que cela, il n'y a que cela. Tout le reste vient de la pensée, de la pensée à double pôle: bon ou mauvais, juste ou injuste, vrai ou faux, agréable ou désagréable. Tant que vous vous érigez en juge de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas, vous ne demeurez pas dans l'humilité et vous ne pouvez connaître la vérité. Tant que vous prétendez quoi que ce soit, vous êtes quelque chose par rapport à autre chose et vos notions de justice sont toujours relatives et limitées. Vous avez le concept qu'il ne devrait pas y avoir de maladie, qu'il ne devrait pas y avoir de tricheurs, qu'il ne devrait pas y avoir de guerre. Vous redoutez par dessus tout l'inéluctable injustice suprême, qui est votre mort. Vous n'êtes jamais tranquille et avec votre idée de changer la société, vous voulez partager votre agitation avec les autres! Les guerres ont toutes été menées au nom de la justice par des gens qui n'étaient pas tranquilles. Au lieu de partir en croisade pour changer le monde et corriger les «erreurs» de la vie, pourquoi ne pas commencer là où vous pouvez vraiment faire quelque chose, en vous? Demandez-vous ce qui vous rend mal à l'aise. Ne vous perdez pas dans les événements rapportés aux nouvelles. Voyez que ce qui vous dérange ce n'est jamais ce qui arrive, mais plutôt votre idée que cela ne devrait pas arriver.
    J'entends bien tout ce que vous dites, mais alors il ne faudrait jamais rien faire dans la vie?
    Je ne dis pas cela. D'ailleurs ça ne va jamais arriver. Essayez de ne rien faire: vous verrez que vous n'y arriverez pas. À tous ses échelons, la vie est un dynamisme et vous ne pouvez pas l'arrêter. Ce que vous êtes, en tant que corps, pensée, émotions, sensations, n'est que mouvement. Ça aussi c'est un concept que de vouloir arrêter, ça vient de votre pensée, c'est un dynamisme. La tranquillité n'est pas là. Le problème n'est pas le changement, c'est ce que nous en pensons. La tranquillité consiste à voir que nous nous prenons sans cesse pour un acteur particulier, alors que nous sommes la vie. La vie ne veut rien, elle n'a aucun but. Dès que vous avez un objectif, vous insultez ce que vous êtes. Vouloir quoi que ce soit est une insulte à Dieu, c'est un manque total d'humilité. Maître Eckhart dit que même celui qui veut accomplir «la volonté de Dieu» n'est pas humble. Qu'est-ce qui se passe quand vous ne voulez plus rien, y compris ne plus vouloir «rien faire»?
    Je sens une paix.
    Voilà! Vous venez d'assister à la fin de toutes les injustices passées, présentes et futures. Vous n'avez plus aucune plainte à formuler ni envers Dieu, ni envers la vie, ni envers les autres, ni envers la société, ni envers vous-même. Vivez cette paix. Mais attention! Elle est contagieuse. 1 - Révolte contre le monde moderne, Julius Évola, Éditions de l'Homme, Montréal, 1972, page 26.

  • Méditer c'est regarder pour la première fois

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    Publié en 2003 dans le no 67 (« Méditation et prière ») de la revue
    3e Millénaire

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    Vous avez déjà enseigné la méditation, mais il semble que depuis quelques années vous en parlez différemment. Qu’est-ce que méditer pour vous ? Quel genre de méditation recommandez-vous ?

    Si vous pratiquez la méditation pour arriver quelque part, pour engranger des profits, pour devenir quelque chose, pour vous libérer ou pour devenir un être réalisé, alors que faites-vous de vraiment différent de la plupart des êtres humains qui calculent et s’inquiètent sans répit ? Par contre, si vous vous donnez à des instants libres de ce genre d’arrivisme et de petitesse — et de tels moment surgissent chaque jour, il suffit d’être attentif — alors vous sortez de l’habitude. L’acte que n’entrave aucun but est pure puissance. La méditation désencombrée de toute direction volontaire est pur éclat. Comme vous le dites, à une certaine époque il m’est arrivé de dispenser des « cours de méditation ». Cette formulation malheureuse a peut-être laissé croire qu’il y a des instructions spéciales, quelque chose à faire, à apprendre, à mémoriser et à emporter chez soi pour le ressortir plus tard, quand on éprouve de la difficulté à faire face à sa vie. Non. Il n’y a pas de système, il n’y a pas de truc. Vous posez la question d’un « genre » de méditation. Or, tant que la méditation a un genre, cela demeure une activité mondaine. Il n'est donc pas question de méditation bouddhiste, de méditation zen, de méditation dynamique, de méditation soufie etc. Tout cela c’est de la poudre aux yeux, c’est du spectacle ; ne vous laissez pas impressionner par les images, par le décorum et les réputations que se sont laborieusement forgées les gurus à la mode, les gérants d’ashrams et les directeurs d’écoles de méditation, qu’ils soient occidentaux ou orientaux. Voyez, même les chrétiens tentent désespérément de récupérer ce mot populaire depuis quelques décennies : après deux mille ans de bavardage inutile et la condamnation de la méditation par le pape actuel, il y a maintenant une méditation chrétienne… La question d’un « genre de méditation » est très liée à celle d'une autorité spirituelle et de toutes les bêtises qui viennent avec cela. J’ai personnellement été témoin du désolant spectacle d’êtres humains captifs d’un système de méditation et d’une idéologie de libération personnelle ; j’ai vu des gens à première vue très brillants être complètement subjugués par la pensée d’un malheureux « être réalisé » affligé du besoin compulsif d’être approuvé et admiré. Je les ai vus adhérer à une doctrine et suivre la ligne du « parti » avec le même aveuglement que les Jésuites ou les gardes rouges chinois du temps de Mao. Il faut avoir vu les romantiques adeptes de tels groupuscules sectaires s’agglutiner pendant des années dans des lieux exotiques pour se concentrer. Il faut avoir vu tous ces gens se retirer dans ces camps de concentration et même souvent se mettre des bouchons dans les oreilles pour « méditer », afin de ne pas entendre la rumeur du monde, qui n’est rien d'autre que la rumeur de Dieu. Je puis témoigner que vingt, trente ans plus tard, ces dormeurs posent toujours les mêmes questions et reçoivent toujours les mêmes réponses formulées de la même manière et avec les même mots. Derrière les barbelés psychologiques dressés par leur guru autour du camp, les croyants se sentent toujours aussi frileux devant la vie et ses grands espaces ouverts. Je remercie les dieux de m’avoir mis en contact avec cette caricature, où le maître est incapable d’entendre la moindre critique ou suggestion d’une autre approche et où les disciples se sentent immédiatement menacés à la suggestion d’un autre système ou, suprême horreur, de l’absence de système. Ce fut pour moi une grande leçon : j’ai vu comment naissent les sectes — toutes les sectes, dont la plus grosse est l’Église catholique —, les systèmes, les encadrements et les structures. J’étais assis aux premières loges. Mettre lourdement l’accent sur une quelconque technique et sur une idéologie pour se libérer, c’est une stratégie pour ne plus ressentir sa vie telle qu’elle est. Ce réflexe pathologique face à la peur et à la souffrance (qui n’est rien d’autre qu’avoir des problèmes avec la réalité) est, bien sûr, un ajournement. Cet ajournement peut être nécessaire, quand notre trajectoire passée dans l’espace-temps ne nous laisse pas le choix, mais ça n’en demeure pas moins un ajournement. De grâce, soyez un peu sérieux ! Si vous avez la capacité d’entendre cela, alors vous n’en serez plus réduit à aller faire la queue pendant des heures pour recevoir l’accolade d’une figure exotique qui flatte les images romantiques populaires. Vous ne ressentirez plus le besoin de ce genre de pitreries. Vous serez libre de cette frilosité qu’est la religion sous quelque forme que ce soit. Les religions, les idéologies, les groupes hiérarchisés, avec leurs leaders, leur autorité, leurs dogmes, leurs promesses, leurs techniques et leurs programmes pour vous éviter de ressentir la misère de ce que vous avez échafaudé dans votre vie, sont des calamités dont vous pouvez très bien vous passer tout de suite, sans autre simagrée. Dans tous les groupes religieux, autour de toutes les autorités spirituelles, on retrouve invariablement les mêmes promesses de mieux-être pour plus tard. Vous devez accepter de penser et de vivre de telle manière, de pratiquer tel rituel ou telle méditation, de marmonner tel mantra, toutes choses qui vous insensibilisent et vous rendent stupide maintenant dans le but de vous libérer plus tard. Croyez-vous vraiment que toutes ces singeries peuvent vous être de quelque utilité pour voir clair et vous comprendre ? Je ne dis pas qu’il ne faut pas se sentir en résonance avec un courant spirituel quand une évidence se présente, mais s’identifier à un groupe, vouloir faire carrière dans le bouddhisme ou le christianisme, c’est un symptôme de peur ou d’ennui. Vous seriez mieux de ressentir votre peur ou l’ennui de votre vie et d’y voir clair, au lieu d’aller vous cacher et grelotter en groupe derrière une doctrine de libération future. Quand vous pratiquez une technique, vous répétez toujours la même chose, vous essayez de revivre la même situation afin d’exorciser tout ce qui remet en question votre savoir sur le monde et sur vous-même. C’est complètement mécanique. Comment pouvez-vous espérer qu’un monceau de conditionnements vous mène un jour à la liberté ? C’est cela la grande illusion de ce genre de pratiques spirituelles, dont la principale utilité est de faire rouler les affaires de ceux qui veulent vous sauver à tout prix, de ceux qui veulent vous libérer sans que vous ayez à être présent dans votre vie, bref, tous ceux qui se veulent indispensables dans votre vie. On peut comprendre la pratique de techniques en vue d’acquérir une habileté professionnelle, pour apprendre la clarinette ou la boxe, mais pour vivre la liberté… Qu’y a-t-il donc derrière cette névrose très ancrée qui consiste à s’en remettre à une technique, à un autre être humain, à une façon de penser ou à une nouvelle drogue ? La peur ! La peur de sentir qu’en fin de compte on n’est absolument rien, du moins rien de tout ce qu’on a pu imaginer, y compris les images infantiles qu’on se crée sur « Dieu » ou sur « le Soi ». Ce n’est pas un blâme à l’endroit de ceux qui croient qu’une technique ou un guru va les dispenser de se voir et de se comprendre : l’être humain en est réduit à de telles âneries parce qu’il n’a pas le choix, parce qu’il n’a pas la force et l’humilité d’être simple, direct et honnête avec lui-même. Ainsi, vous ne pouvez demander à un enfant de trois ans de comprendre ce qu’un adulte peut comprendre. Il n’y a rien à imposer à qui que ce soit. Il n’y a aucun jugement ici, simplement une constatation. Par contre, si vous avez l’humilité d’entendre cela sans peur, sans retourner dormir devant un « éveillé », dans un groupe ou derrière une idéologie, alors vous allez peut-être découvrir vous-même que tout est beaucoup plus simple et infiniment plus beau que ce que votre mémoire vous inflige. La méditation n’a vraiment rien à voir avec une technique. Méditer c’est regarder pour la première fois, alors que pratiquer une technique consiste à répéter pour la nième fois. Se concentrer c’est se couper de la vie, c'est un manque de respect envers ce qui est là. Qu’est-ce donc que vous ne voulez pas voir dans votre vie au juste et pourquoi ? Il n'y a pas à se concentrer ; il n’y a qu’à écouter, regarder. Méditer ce n’est ni fuir les objets ni aller à la pêche pour en attraper ; ce sont là les deux facettes d'un même manque de maturité. Tout ce qu’on attend, tout ce qu’on espère, tout ce qu’on peut comprendre, ce sont des objets, c’est-à-dire quelque chose qu’un observateur particulier découpe de toutes parts par rapport aux autres « objets » et par rapport à l'arrière-plan silencieux. Si vous allez à la chasse ou à la pêche au fond des bois, vous risquez de tuer un animal ou un poisson qui, comme vous, ne demande qu’à vivre. Ce n’est certes pas là une marque de grande sensibilité, mais quand vous partez chaque jour à la pêche intérieure pour attraper quelque chose de substantiel, vous faites preuve d’une insensibilité encore plus fondamentale : vous n’allez peut-être pas tuer un animal, mais vous allez tuer, ou du moins ensevelir, ce qui en vous est vivant. Au bout de quelques années, vous irez grossir les rangs des vieux croûtons qui errent à la surface de la soupe prétendument spirituelle de cette planète. Chercher à distinguer un objet, chercher à comprendre, chercher un état de conscience, vouloir transcender le monde, devenir un être réalisé, tout cela reflète un manque de clarté et c’est encore un compromis.
    Mais alors le mot méditer a-t-il un sens pour vous ?
    La méditation c’est le respect total de ce qui est là, le respect de la vie telle qu’elle est. C’est le respect de ce que j’appelle ma vie, avec mon corps et mon psychisme tels qu’ils sont. C’est la non-violence parfaite. Cela veut dire que vous ne faites plus dans l’ailleurs ou dans le plus tard. Vous ne pensez plus à votre vie, vous la vivez clairement, directement. Vous savez ce que veut dire vivre ? Cela veut dire être présent : sentir, ressentir, goûter, regarder, écouter. Ce n’est pas anesthésier cette sensibilité en vivant dans un monde abstrait tissé de notions engluées de mots. Quand vous voyez un arbre, un cerf, un homme, vous vous donnez vraiment à la vision et aussi à ce que vous sentez en vous, vous vous abandonnez au toucher intérieur. Vous n’êtes pas en train d’évaluer l’âge de l’arbre, si c’est un beau cerf ou un homme sympathique. Bien sûr, toutes ces notions peuvent vous venir — vous ne choisissez pas ! — mais vous ne mettez pas l’accent sur elles. Vous êtes beaucoup trop occupé à ressentir, à toucher, à goûter, pour avoir le temps de courir après des concepts ou des opinions. C’est un manque de temps… Généralement, quand on perçoit un objet, un visage ou une énergie, que fait-on immédiatement ? On se détourne de la réalité pour se tourner vers les images proposées par la mémoire. C’est cela vivre de manière abstraite, complexe, virtuelle. La vie est très simple, sauf quand on la regarde à travers le brouillard de la mémoire. Observez bien ! Notez ce que vous échafaudez par-dessus la perception du moindre objet physique ou mental. Voyez ce que vous construisez encore qui étouffe et ensevelit le regard. Au moment même où vous plongez la main nue dans la neige, il n’y a rien à penser, à juger, à analyser ni à classifier. Au moment même où vous ressentez la tristesse, la colère ou la peur, il n'y a pas davantage à penser ou à « comprendre ». À un moment donné, il vous apparaît étrange de rechercher autre chose que ce qui est là, autre chose que ce qui est offert par la vie. Vraiment, cela paraît très étrange. Voyez les enfants — tant ceux des êtres humains que ceux des animaux —, voyez comme ils ne sont que regard, écoute, sensibilité, attention. C'est universel, c'est inné ; voilà notre vraie nature. N’y a-t-il pas là un signe très clair ? C’est avec l’accumulation des impressions mentales laissées par les innombrables expériences passées que nous nous mettons à vivre dans l’habitude. Avec le temps nous en venons à accepter l’idée que ce n’est pas la première fois, la seule fois, que nous ouvrons les yeux sur le monde. La notion d’objet va alors de soi et il ne nous vient plus de douter de la réalité de nos images. Notre cerveau, très tôt dans notre vie, a échafaudé une image du « monde » à partir des impressions des cinq sens. Nous sommes dès lors convaincus de la solidité des choses « là-bas » et d’un moi « ici ». Le cerveau a construit les notions même de « là-bas » et « ici ». Mais si vous absorbez des substances hallucinogènes, alors vous voyez différemment et avec la même conviction. Est-il vraiment nécessaire de se livrer aux drogues pour voir l’aspect fallacieux de nos fragiles images du monde ? Il suffit d’être attentif ! Pendant combien de temps allons-nous rêver et remplacer une image par une autre image ? La vie méditative, c’est la maturité du regard, dans lequel n’y a plus l’habituelle ruée bovine sur des objets. C’est une persistance du regard. C’est par impatience que nous nous jetons sur des objets et sur des situations. L’impatience c'est la peur et cette peur repose uniquement sur une pensée. Méditer c'est persister avec ce qui est là. Cela implique donc le refus des images. Non pas les combattre, non pas chercher à les détruire — qu’y a-t-il à combattre ? Non. Cela consiste à refuser de se contenter du pâle reflet de la réalité qu’est l’image de soi-même. Quand vous demeurez avec « ce qui est là », à un moment donné cette attention devient silence, étonnement, ravissement, tranquillité. La brume des images se dissipe et il reste une lucidité dans laquelle il n'y a plus ni objet ni sujet. Méditer c’est vivre sans se localiser. Il n’y a que pur regard, pure attention. Vous vivez dans le marasme simplement par manque de conviction d’être pur regard, pure lumière consciente. Conviction veut dire évidence directe, non pas conclusion intellectuelle. Les intellectuels vivent dans la même peur que les autres, à cause de la même déficience de conviction. Sans une telle évidence directe, la vie sur terre n’est qu’une interminable errance pour tenter d’éteindre la soif d’expériences et de compréhension. Tant que vous ne demeurez pas présent à ce qui est là dans votre vie, clairement, simplement, vous ne pouvez éclairer vos constructions mentales et réaliser tout ce qu’elles ont de virtuel. La réalité est sans cesse en train de souffler sur le château de cartes de vos fabrications. Mais tant que vous fuyez de situation en situation, de pensée en pensée, vous êtes comme l’impatient qui pénètre dans une pièce sombre en provenance de l’extérieur en hiver : tout ébloui par l’éclat du soleil sur la neige, ne distinguant rien pendant les premiers instant, il se retire de cette pièce, retourne dehors, puis entre à nouveau dans une autre pièce, puis une autre, sans avoir jamais rien vu. Ainsi affligé, vous avez vite fait le tour de votre maison et vous vous sentez toujours aussi vide. Notre regard a besoin d'une certaine persistance pour distinguer. Alors, ce que j’appelle méditation c’est cette persistance du regard, cette insistance de l’attention, sans but, sans projection de ce qu’on pourrait voir. D’ailleurs, il n’y a rien à voir ! Au cœur d’une telle attention, il ne subsiste bientôt plus que la pure lumière consciente, qui est la vie elle-même.
    Vous parlez du regard qui s’exerce. Cela ne ressemble-t-il pas à une pratique ?
    Il n’y a pas d’éléments techniques à maîtriser ici. Qui peut vous enseigner le regard ? Il existe beaucoup de « techniques de méditations » sur le marché, mais il s’agit là d’un artifice de marketing. On peut bien créer un espace méditatif, mais ce qu’il y aurait à dire sur une technique méditative tiendrait en très peu de mots. Cela dit, il est vrai que le regard s’exerce et devient plus compétent quand on se donne à des moments de silence sans but. C’est cela qui permet de demeurer présent quand souffle le vent de la vie sur vos plans et sur vos certitudes. Mais ce n’est pas quelque chose à pratiquer dans le but d’être présent plus tard. Ce n’est rien à mémoriser, à thésauriser. Cela vient comme une conséquence naturelle, non comme un objectif à atteindre. Dès que vous êtes tourné vers un autre moment, vous rêvez, vous dormez. Par exemple, quand vous avez complété les tâches de la journée, vous êtes assis et vous demeurez là. Vous n’allez pas voir ailleurs, vous ne chercher pas ce qui pourrait vous désennuyer à la télé, vous ne cherchez pas dans votre carnet le numéro de téléphone d'un ami qui pourrait être votre clown de service ce soir-là. Vous regardez ce qui est là, vous ressentez votre corps, sans rien essayer. En méditation vous n’êtes tenu à rien, surtout pas de « méditer » ! Demeurez simple. Il n’y a rien à suivre, rien à refuser. Laisser venir, laissez aller. Vous assistez à ce qui est là, y compris à ce que votre mémoire nomme « rien ». « Rien » est un autre concept. Il n’y a jamais « rien » : vous êtes toujours là en tant que pur regard. Mais n’essayez pas de voir ce « pur regard » ! Vous réalisez que vous êtes perdus dans vos pensées ? Et alors ? Vous assistez à cela, sans plus. Depuis toujours vous ne faites qu’assister aux modalités de ce que vous appelez votre vie. Vous allez bientôt voir que tout est vide de substance, qu’il n’y a pas de choses séparées du regard, vraiment.
    Et quelle place faites-vous à la prière ?
    Prier, dans le sens où on emploie ce mot la plupart du temps, ça n’a pas grand sens. Ce que veulent dire la plupart des gens par prier c’est demander, supplier « Dieu » d’intervenir dans leur petite vie misérable. Mais même ce genre de prière est au moins le signe d’un début d’humilité. Quand leurs stratégies habituelles ne semblent plus rapporter de dividendes, les superbes et les arrogants se mettent à la prière. Quand les Nazis ont envahi l’Union soviétique, à l’été de 1941, et que tout semblait perdu, même Staline a fait rouvrir les églises… Pour la plupart des gens prier est un réflexe : ils grelottent quand ils ont froid, ils toussent quand leur gorge est chatouillée et ils prient quand ils ont peur et ne comprennent plus rien. Ce réflexe est encore une stratégie qui pointe en direction d'un quelconque soi-même : c’est une activité mondaine et vulgaire. Je veux bien que, sur un mode poétique, on s’adresse à une divinité, ou même que, sur ce même mode, on demande parfois quelque chose pour sa vie personnelle, mais alors cette demande ne devrait pas être formulée à partir de la conviction d’être une entité séparée. Bien sûr, la littérature sacrée est constellée de prières qui ressemblent à des demandes, même à des implorations. Mais c’est toujours sur un mode poétique. Vous pouvez très bien demander, mais alors de la même manière que vous demandez le sommeil quand vous allez vous mettre au lit. Vous ne pouvez pas le provoquer. Bien sûr, si vous ne vous étendez pas, vous n’allez pas dormir non plus. Alors vous allez interroger le dieu du sommeil. Vous allez vous étendre pour suggérer le sommeil, vous allez voir s'il est là. Le reste n’est pas entre vos mains en tant que personne. Autrement dit, votre corps et votre psychisme sont les dociles instruments du dieu. Vous n’êtes pas là en tant que personne qui exige de dormir. D’ailleurs regardez ce qui arrive quand vous vous étendez avec l’idée que vous devez dormir à tout prix, que vous voulez dormir… Prier pourrait être cela : être consciemment l’instrument de la vie. Vous pouvez alors interroger pour voir si votre foie ne pourrait pas se désencombrer de certaines énergies, pour voir si votre nerf sciatique ne pourrait pas se décoincer, pour voir si votre ami ne pourrait pas voir sa vie s’éclaircir ; des choses comme cela. Mais vous le faites toujours en souhaitant qu’il arrive ce qui doit arriver. C’est le sens de la prière de Jésus, dans le Jardin des oliviers, qui demande : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi. Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux ». En réalité, c’est le Père qui fait tout, qui est tout. Le Père, en tant que Jésus, ne doute pas de cela et peut donc « demander » sans se fourvoyer comme le font les autres êtres humains. De là la puissance de ses « demandes ». C’est bien ainsi que les malades étaient guéris en sa présence. Alors, quand vous priez, vous n’intervenez pas en tant que cette image pour laquelle vous vous êtes pris depuis si longtemps ; vous n’êtes simplement pas là. Quand vous priez ainsi, vous ne manquez plus de respect envers Dieu en estimant qu’il puisse y avoir autre chose que Lui. Nous pourrions peut-être terminer par la prière de Maître Eckhart : « Et maintenant, que Dieu nous aide à gagner cette lumière éternelle ! »

  • La fonte des neiges

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    Publié en 2004 dans le no 70 (« Soufrance et libération ») de la revue 3e Millénaire
    On doit comprendre les motifs des êtres humains, leurs illusions et leurs souffrances.Albert Einstein

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    À l'époque où je hantais un certain ashram de l’Himalaya, j’avais noté que, le lundi, presque tout le monde semblait plus à l’aise, détendu et disponible, même si très peu osaient l’admettre. Pourquoi ? Parce que lundi était jour de congé : il n’y avait pas de satsang ce jour-là, pas de programme. Hormis quelques psychopathes notoires, la plupart des gens vivaient alors leur liberté plutôt que de penser à la libération et d’en discourir de manière interminable. Quelques amis et moi avions plusieurs fois noté la tension très palpable à l'intérieur d'un rayon de quelques kilomètres de l’ashram. Le médecin de la clinique locale avait même confié à l'un d’entre nous que, à son grand étonnement, nous souffrions presque tous de stress, un diagnostic pour le moins inquiétant pour un lieu de méditation…
    Impossible de continuer à faire semblant de ne pas voir l’hippopotame assis dans le salon ! De plus en plus, les écailles me tombaient des yeux et je ressentais fortement la misère colossale refoulée derrière l’obséquiosité des disciples et les flagorneries de leur idole à barbe blanche. Notre fébrile agitation était certes savamment entretenue par celui qui, en avant, posait au libérateur, mais c’était nous, avec nos misérables demandes, qui lui donnions ce pouvoir. Celui dont le discernement s’est développé sait que tout cela est souffrance. Patanjali Yoga Darshana II-15 Le ridicule de ma démarche était devenu beaucoup trop évident. À peu près à la même époque, j’ai eu la chance de commencer à côtoyer deux êtres particulièrement respectueux de la vie et sans programme de libération future : ces amis exprimaient clairement, par leur présence et leur parole, ce que je pressentais. Aucune cour autour d’eux, aucune mise en scène, aucune vanité, aucun cirque. Quelle joie ! Qu’est-ce donc qui libère l’homme ? La souffrance ? Elle n’a jamais libéré personne ; la souffrance fait souffrir. La religion ? Un sage ? Un programme, une technique, la méditation, la prière, la motivation, la patience ? Soyons un peu réalistes : rien de tout cela n’a jamais libéré l’homme, sinon ça se saurait et ça se serait répandu sur terre, depuis le temps que tout le monde est pris par ces sempiternels fantasmes. La vérité est que rien ne libère l’homme. Ce qui n’est pas libre ne pourra jamais le devenir ; la liberté, elle, ne peut jamais devenir quoi que ce soit d’autre qu’elle-même. Dans un regard désencombré, il n’y a pas de place pour la moindre démarche de libération. Vouloir devenir libre c’est encore vouloir. Or, vouloir c’est toujours vouloir autre chose que le réel. N’est-ce pas là l’essence même de la souffrance ? Qu’est-ce que souffrir sinon entretenir une distance entre le réel et un imaginaire ? Plus grande est cette distance et plus énorme est la souffrance ressentie. Les stratégies interventionnistes exigent d’exciser certains éléments de sa vie afin de trouver la tranquillité et la liberté. Elles nous enjoignent de changer nos habitudes, notre manière de penser, notre alimentation, notre sexualité, de nous purifier, de nous améliorer, de mériter le prix à venir. Elles reposent toujours sur le leurre d’une transformation personnelle délibérée. Comment être libre alors qu’il n’y a personne ? Que voulons-nous dire au juste par « je » ? Soyons très attentifs ici. Ce que nous entendons par « je » n’est qu’un amoncellement de caractéristiques, d’impressions mentales, de désirs, de peurs et de concepts, tout ce que nous sommes convenus de nommer la personnalité. Nous dépensons chaque jour une énergie monstrueuse pour faire semblant de croire à la façade virtuelle derrière laquelle s’agite un magma d’éléments mémorisés. Est-ce que cela peut devenir libre ? Les habiles politiciens à la tête des ermitages modernes, ces hauts lieux de l’âge des ténèbres actuel, savent discourir de la grâce et appuyer leurs arguments avec d’habiles citations et de jolies anecdotes, mais c’est chaque fois pour mieux récupérer leur public hébété et l’enfermer davantage dans l’infantilisme d’une progression spirituelle personnelle. Regardez bien les adhérents, interrogez-les, observez leur vie : vous reconnaîtrez l’arbre à ses fruits. Si vous avez la capacité de vous épargner cette colossale perte de temps et d’énergie, c’est un grand bonheur : remerciez-en le ciel. Mais si vous sentez qu’il vous faut suivre l’enseignement de quelqu’un (ou, dans les cas aigus, propager cet enseignement), adopter une manière de vivre particulière, une idéologie, si vous êtes convaincu qu’il vous faut vous libérer, alors vous devez le faire… et en remercier aussi le ciel. C’est votre chemin à vous pour finalement comprendre qu’il n'y a pas de chemin. Sur ce plan, on peut alors dire exactement le contraire de ce que nous disions plus haut : il n’y a jamais de perte de temps ou d’énergie. Tôt ou tard vous verrez que vous n’avez jamais eu le choix de quoi que ce soit dans ce que vous appelez votre vie. Ce qui est arrivé n’aurait pas pu arriver autrement et de toute façon il n’y a jamais eu personne pour choisir. C’est comme en physique, où on ne considère plus vraiment qu’il existe des particules : il n'y a que des processus. La simplicité est possible : vivre sans prétention, sans arrogance et sans but. Au lieu de s’exténuer à vouloir corriger son corps, son mental et sa vie, on demeure simplement admiratif de la vie telle qu’elle est, tout à fait recueilli. On reste dans l’étonnement silencieux plutôt que de le piétiner avec des réponses et des tâches à accomplir. Dès que s'apaise l'agitation de celui qui, rendu impuissant par l'impureté qui lui est propre, aspire à des tâches, alors l'état suprême se révèle. Spandakarika (de Vasugupta, IXe siècle) Le changement profond dans la vie d'un être humain est la conséquence de la tranquillité et non l’inverse. Quand la tranquillité descend sur nous comme la foudre, elle brûle sur le champ presque toutes les impressions mentales qui perpétuaient jusque-là l’illusion d'un quelconque soi-même. L’expression de cette paix va par la suite se concrétiser et s’articuler selon nos caractéristiques corporelles, mentales et intellectuelles. Quand la lumière pénètre le cerveau de manière plus discrète, bien qu’il s’agisse de la même lumière, les impressions mentales demeurent latentes et resurgissent à la moindre occasion. C’est graduellement qu’elles s’estompent, quand on les confronte à la réalité. Cela donne l’impression d’un cheminement vers la lumière, mais ce qui est progressif c’est la fonte des résidus mentaux laissés par toutes nos fabrications antérieures. C’est ici que la pratique d’un art ou d'une technique trouve naturellement tout son sens. Mais soyons clairs : ce n’est pas la fonte des neiges qui amène l’éclat du soleil printanier ! La tranquillité, ou la joie, est sans cause, impensable, inatteignable, sans chemin, sans maître, sans autorité. Dans cette paix on ne souhaite pas de changement, on ne souhaite même pas la tranquillité ; on ne souhaite que ce qui est là. Sinon, quel genre de tranquillité est-ce là ? Une malhonnêteté courante nous porte à faire semblant de croire que si nous ne nous prenons plus pour de misérables individus en train d’opérer des choix et de décider de notre vie, il ne va plus rien se passer. C’est là une vieille tactique éculée pour continuer de prétendre à un soi-même. La vie est pur dynamisme : il n'y a rien de statique, sauf dans nos images. La joie est le parfum même de l'existence et il n'y a rien à faire pour y arriver. Désirer des choses pour soi, vouloir se changer, s’améliorer, se libérer, devenir réalisé, tout cela n’est que peur et refus de ce qui est là. Un être qui vit la liberté intrinsèque et qui ne se prend pour personne ne peut que pointer cela en vous. Mais si on tient à vous libérer, si chaque jour on met lourdement l’accent sur un but et un chemin, alors vous pouvez justement passer votre chemin et vous n’y perdrez rien. Pendant tout le temps où un petit tourbillon dans votre cerveau se prend pour quelqu’un qui doit se libérer — ou pire encore pour quelqu’un de libéré — en réalité vous ne faites qu’assister à cette agitation. Le désir de libération — ou de quoi que ce soit, c’est pareil — ne fait que brouiller la surface d’un lac profondément et à jamais tranquille. Les approches interventionnistes tentent de régler un problème inexistant. Les faux gurus se sentent très menacés par cette vérité et ils défendent leur gagne-pain en argumentant que l’être humain ne sait pas cela et que, pour le savoir, il doit suivre le chemin dont ils détiennent le brevet. Eh ! bien, non ! Vous avez besoin de suivre une démarche uniquement si vous le croyez : dans ce cas-là c’est vrai, mais c’est vous qui le construisez. Bien sûr, cela remet profondément en question tous ces enclos modernes où on va se parquer pendant des années pour méditer, se purifier et devenir réalisé. La liberté commence par la liberté, non par l’esclavage. Comment vivez-vous quand vous ne suivez aucune démarche, quand vous ne choisissez aucun point de vue, quand vous n’adhérez à aucune doctrine, quand vous n’adoptez aucune attitude pour faire face à ce qui est là dans votre vie ? Comment vous sentez-vous quand vous ne portez plus rien ? La souffrance est toujours un symptôme. Aucune chose ni aucun événement ne sont en eux-mêmes porteurs de souffrance. C’est uniquement quand on se localise, quand on se met en situation par rapport à ce qui est perçu, que la misère apparaît. Et alors quelle misère ce peut être ! Il n’y a de réel que le pur regard et ce regard est impersonnel, vivant, dynamique, profondément tranquille et joyeux. Nous pouvons passer notre vie à prétendre être quelqu’un de malheureux, quelqu’un d’heureux, quelqu’un de pris, quelqu’un qui chemine, quelqu’un de libre, mais tôt ou tard, dans un moment de distraction, la beauté nous rattrape. Alors, qu’allons-nous encore construire ? C’est quand le monde cesse d’être la scène de nos espoirs et de nos souhaits personnels, quand nous le contemplons en être libre qui admire, interroge et observe, c’est à ce moment-là que nous pénétrons dans le royaume de l’Art et de la Science. Albert Einstein

  • La vague de félicité du libéré vivant

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    La vague de félicité du libéré vivant
    Shankaracharya (VIIIe siècle)
    traduction de René Allard

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    Quand, dans la ville, il contemple le tableau bariolé des citadins, hommes et femmes aux noms et formes variés, bien vêtus et parés avec des ornements d’or et qu’il se délasse avec eux, en pensant en lui-même qu’il est pur spectateur, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand, dans la forêt, il regarde les cimes qui ploient sous leur fardeau de feuilles et de fruits et qu’il entend les divers gazouillis des troupes d’oiseaux cachés dans l’ombrage épais, n’ayant pour siège, la nuit comme le jour, qu’une modeste surface au pied d’un arbre, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il séjourne dans un temple, un autre jour dans un palais somptueux, tantôt sur un rocher, une autre fois sur le bord d’une rivière, ou bien quand il partage la hutte de quelque ascète éminent et paisible, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il se récrée ici avec des enfants enjoués qui battent des mains, là avec une femme jeune et jolie, quand il s’entretient avec des vieillards chagrins, ou bien avec des hommes tout différents, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il s’entretient avec des érudits qui savourent sans fin les délices du savoir, ou bien avec les meilleurs poètes ayant sur les lèvres l’essence même de l’art poétique, à d’autres moments avec d’excellents logiciens épris de déductions, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand, par la pratique assidue de la méditation, le cœur débordant, il accomplit un culte divin avec des fleurs appropriées épanouies et très odorantes ou avec des feuilles parfaitement immaculées, l’esprit réjoui, tout entier à la louange, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il récite les noms de Celle qui est favorable aux êtres, de Celui qui confère la tranquillité, ou de Celui qui imprègne tout, ou quand il récite celui du Conducteur de la troupe divine, ou de Celui qui manifeste l’univers, et que la béatitude inonde ses yeux de larmes, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il se purifie dans les flots du Gange, quand il utilise l’eau d’un puits ou d’un étang, que cette eau soit froide ou tiède et agréable, ou quand son corps couvert de cendres est pareil à du camphre, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il est occupé avec les objets et les sens de l’état de veille, quand il s’envole dans le rêve et qu’il jouit de ses objets, ou quand il perçoit la félicité ininterrompue du sommeil profond, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il est nu, quand il est vêtu comme un dieu, ou quand il porte autour des reins une peau de bête, magnanime, sans soucis, causant la joie dans le cœur de ses proches, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il est établi en sattva, quand, toujours à l’aise, il est en contact avec la nature de rajas, ou celle de tamas, ou quand, il s’affranchit de ces trois modalités cosmiques, toujours pur, tantôt dans le courant de l’existence conditionnée, tantôt se prélassant dans le sentier de la révélation, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il garde le silence ou quand il se montre enclin à parler, quand sa félicité intime le fait rire aux éclats ou suspend sa voix, ou bien quand il examine avec intérêt quelque affaire mondaine, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il verse des gorgées de vin subtil dans les bouches en lotus épanouies des shaktis, ou quand il en absorbe lui-même avec sa bouche, montrant ainsi que le mien et le tien n’entachent pas la nature non duelle, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il prend plaisir à fréquenter les fidèles de Shiva ou de sa Shakti, quand il vit parmi les adorateurs de Vishnu, parmi ceux de Surya ou ceux de Ganesha, débarrassé par la non-dualité de tout ce qui divise, le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il perçoit la pure essence à travers la variété innombrable des qualités et des distinctions, tantôt revêtu d’une forme, tantôt sans forme, cette essence qui est la sienne et celle de Shiva, quand devant cette merveille il s’écrit «Qu’est cela ?», le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Quand il perçoit la dualité toute entière comme étant aussi la vérité, comme étant le devenir de l’Être, selon la grande parole dont il a parfaitement compris et médité les acceptations profondes, quand, une fois diparue l’illusion de la dualité non unifiée, il répète sans cesse «Shiva ! Shiva ! Shiva !», le sage, dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru, n’est plus le jouet de l’illusion.
    Celui-là jouit sans relâche de la délivrance, complètement établi dans la réalité suprême de l’Être, où il est parvenu rapidement grâce au regard compatissant de son guru, tel le nectar, plongeant et replongeant dans le lac de la béatitude innée. Sa conduite étant parfaite, il est le meilleur d’entre les hommes, le poète le proclame un vrai renonçant, un yogi accompli, un authentique prophète.

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  • Kena Upaniṣad

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  • Īśā Upaniṣad

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  • Le Cœur de l'initiation

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  • Pratyabhijñāhṛdayam: Le Cœur de la Reconnaissance

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